Photo : Gabriella Angeleti

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La Biennale de São Paulo fait écho à la polarisation politique au Brésil

La 34e édition de la deuxième plus ancienne Biennale internationale se penche sur les tensions politiques et sociales passées et présentes dans le pays.

Météorite de Santa Luzia (découverte en 1921 à Goiás, au Brésil) présente dans la collection du Museu Nacional / Universidade Federal do Rio de Janeiro, avec Boca do Inferno (2020) de Carmela Gross. Photo : Gabriella Angeleti

La 34e édition de la Biennale de São Paulo tire son titre, « Faz escuro, mas eu canto » (Bien qu’il fasse sombre, je chante encore), d’un vers du poème Madrugada Camponesa (1962) de Thiago de Mello, dans lequel le poète amazonien cherchait à inspirer l’optimisme et la ténacité dans les années de polarisation de la dictature militaire au Brésil. Le thème est d’une pertinence poignante; la manifestation s’ouvre au moment où s’exacerbe le conflit idéologique dans le pays entre les partisans et les opposants du gouvernement du président conservateur Jair Bolsonaro. Des manifestations orchestrées par différents partis politiques ont été organisées à travers le Brésil lundi 7 septembre, jour de la célébration de l’indépendance du Brésil.

LA MANIFESTATION S’OUVRE AU MOMENT OÙ S’EXACERBE LE CONFLIT IDÉOLOGIQUE AU BRÉSIL

Les questions relatives aux tensions politiques et sociales historiques et actuelles sont présentes tout au long de la Biennale, qui présente plus de 90 artistes et 1 000 œuvres. L’exposition principale a lieu dans le pavillon Ciccillo Matarazzo au parc Ibirapuera, où la biennale se tient depuis sa quatrième édition en 1957. Des expositions satellites se déroulent également dans 25 autres institutions.

Le jour du vernissage, les visiteurs ont été accueillis dans le pavillon par une vidéo de l’office du tourisme de São Paulo, dirigé par le secrétaire à la Culture Mário Frias, un ancien acteur de telenovelas nommé à ce poste par Jair Bolsonaro l’année dernière. Est ensuite exposée une météorite qui a été retrouvée dans les décombres du Museu Nacional de Rio de Janeiro, l’un des rares artefacts ayant survécu à l’incendie de 2018 qui a ravagé le musée. La juxtaposition involontaire de cet objet historique et d’un représentant du gouvernement de Jair Bolsonaro, qui a considérablement réduit le budget de la culture, souligne la période sombre que traverse le secteur au Brésil tout en envoyant un message de résilience.

Mauro Restiffe, Empossamento revistado #14, 2003. Courtesy de l’artiste

Les parallèles entre le passé et le présent sont au cœur du dispositif curatorial de la biennale, explique le commissaire général Jacopo Crivelli Visconti, qui a conçu la manifestation avec le conservateur adjoint Paulo Miyada et les curateurs invités Francesco Stocchi et Ruth Estévez. Dans une installation conçue spécialement pour l’exposition, le photographe brésilien Mauro Restiffe associe une série d’images de l’investiture de Jair Bolsonaro avec d’autres vues de l’investiture, en 2003, de l’ancien président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva – qui a ensuite été emprisonné à la suite d’accusations de corruption puis innocenté – qui avaient été présentées lors de l’édition 2006 de la Biennale de São Paulo. À travers ces scènes étonnamment similaires, Mauro Restiffe souligne combien les choses ont peu changé malgré deux personnifications très différentes de la politique brésilienne. Reporting Live from São Paulo, I’m from the United States (1998) d’Andrea Fraser – une performance vidéo multicanaux dans laquelle l’artiste se fait passer pour un reporter de télévision couvrant la 24e Biennale de São Paulo pour la chaîne TV Cultura – constitue également une réflexion sur la longue crise économique et ses effets sur la production culturelle du pays.

Parmi les autres œuvres importantes figurent Barril, Presunto et A Carga (toutes de 1969) de l’artiste brésilienne Carmela Gross, qui ont été exposées à la 10e Biennale de São Paulo en 1969. Cette dernière édition est connue sous le nom de « Biennale du boycott », car de nombreux artistes avaient refusé d’y participer en signe de protestation contre la dictature. L’ensemble des sculptures, toutes recouvertes de bâches ressemblant à des linceuls, fait référence à la censure et à la violence instaurées par le régime militaire de l’époque, et établit des parallèles avec les mesures prises par le gouvernement actuel pour contrôler les projets culturels financés par le gouvernement fédéral.

Jaider Esbell, Malditas e Desejadas, 2013. Photo : Marcio Lavor. Courtesy archive of Galeria Jaider Esbell de Arte Indígena Contemporânea

Plusieurs sculptures sont également installées dans le parc Ibirapuera, dont une œuvre monolithique de Paulo Nazareth en hommage à Marielle Franco, membre du conseil municipal de Rio de Janeiro et militante politique assassinée en 2018.

La biennale s’ouvre également comme jamais aux œuvres d’artistes indigènes, ce qui coïncide avec les plus importantes manifestations à ce jour organisées par ces communautés. Le mois dernier, ils ont protesté à Brasília contre le gouvernement de Jair Bolsonaro, qui a réduit la protection environnementale en l’Amazonie et a circonscrit les terres détenues par les communautés autochtones. Des expositions satellites mettent aussi à l’honneur l’histoire des peuples indigènes : le Museu de Arte Moderna de São Paulo organise une exposition d’art indigène contemporain intitulée « Moquém - Surarî : Arte Indígena Contemporânea » (jusqu’au 28 novembre), qui réunit des œuvres de plus de 30 artistes brésiliens. « Après ce musée, il y a un parc, puis une ville polluée, et enfin Brasilia, il y a des gens sans les traiter de criminels – qui travaillent avec des forces contraires à l’harmonie, explique le commissaire et artiste Jaider Esbell, membre du peuple Macuxi. Il est important qu’une exposition d’art montre que nous sommes vivants, et que notre culture n’est pas du théâtre ou quelque chose issu d’un autre monde. »

Pierre Verger, Sans titre (série Candomblé do Pai Cosme), 1950. Courtesy de la Fundação Pierre Verger

La biennale met également l’accent sur les histoires afro-brésiliennes. Outre sa présence dans l’exposition principale, l’Instituto Tomie Ohtake a ouvert une rétrospective passionnante (jusqu’au 28 novembre) consacrée à l’œuvre et à la vie du photographe et anthropologue français Pierre Verger, qui a pris certaines des premières photos de candomblé, la principale religion afro-brésilienne. Pierre Verger a découvert ce culte lorsqu’il est arrivé à Salvador de Bahia à la fin des années 1940 et s’est rendu ensuite au Bénin en 1953 pour devenir un initié. Pendant plus de six décennies, il a décrit la façon dont le candomblé était pratiqué au Brésil et en Afrique, et a capturé ce qui allait devenir des images omniprésentes de la religion, contribuant ainsi à légitimer une pratique qui a longtemps été confrontée aux préjugés et à la persécution de la part des Églises évangéliques et catholiques du Brésil.

DES EXPOSITIONS SATELLITES METTENT À L’HONNEUR L’HISTOIRE DES PEUPLES INDIGÈNES

La Biennale de São Paulo, qui fête cette année son 70e anniversaire, est l’exposition internationale la plus ancienne après la Biennale de Venise. Pour préparer cette édition, la Fundação Bienal de São Paulo, qui finance l’exposition, a reçu un coup de pouce budgétaire entre 2019 et 2021. Ces 73 millions de réaux (12 millions d’euros) lui ont permis d’organiser sa plus grande exposition à ce jour. Ces fonds ont également financé des coûts opérationnels mais aussi les derniers pavillons du Brésil à la Biennale de Venise. En raison de la pandémie, l’événement a connu une ouverture échelonnée dans le temps, l’exposition « Vento » et d’autres manifestations s’étant tenu depuis novembre 2020.

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Biennale de São Paulo, jusqu’au 5 décembre 2021, Pavillon Ciccillo Matarazzo, Parc Ibirapuera, São Paulo, Brésil.