© Philippe Munda

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Expositions

L’art d’aimer : 25 ans d’expositions

Le regard des artistes sur l’amour a largement évolué et, avec lui, celui des expositions traitant de ce sujet. Avec des bonheurs divers.

Les expositions d’art sur l’amour ne manquent pas. Le thème, il est vrai, est inusable. Pour une raison d’abord anthropologique : humains, nous aimons. Et pour une autre raison non moins notoire, sémantique celle-là : l’extrême ouverture de sens du mot « amour », cette qualification de notre pulsion d’affection dont Le Banquet de Platon, voici vingt-cinq siècles, a commencé d’explorer le sens. L’amour ? Entre conception romantique et « biologie des passions » (Jean-Didier Vincent), entre raisons du cœur et impératifs naturels, ce thème offre une très large palette d’approches. Sa géométrie variable, sans surprise, se retrouve dans les propos des expositions dont le thème est l’« amour », volontiers divergents. S’il n’y a pas d’amour heureux, pour paraphraser Louis Aragon (mais cela se discute, Dieu merci), il n’y a pas plus d’amour monocorde, monosémique.

Une émotion

Le dernier quart de siècle, aux muséologues et aux curieux de la question, offre une intéressante variation sur un thème donné. Ouvrons notre recensement avec « Amours », proposition, en 1997, de la Fondation Cartier pour l’art contemporain (Paris). Le conseiller en est l’écrivain Philippe Sollers, d’esprit libertin et farouche défenseur de la passion amoureuse dévorante, qu’elle opte pour l’amour divin, la manière sadienne ou le sexe sublimé. Vision plutôt normative que celle-ci, l’exposition abonde d’œuvres connues, de Boucher à Ingres et de Brancusi et de Kooning à Francesca Woodman. Classique? Fourre-tout, surtout. Et franchement oublieux de cet « hiver de l’amour » (Félix Guattari) que connaît alors la période, sur fond de non-contrôle de l’épidémie du sida, ravageuse. En 1994, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui porte ce titre, une citation de Félix Guattari, avait rappelé les faits l’espace de deux mois (durant l’hiver…). L’amour ? Si l’on en croit le fonds de « L’Hiver de l’amour », ce n’est plus une partie de plaisir. Le « Je t’aime, je te tue » de Marguerite Duras a eu la peau de la révolution sexuelle engagée dans les années 1960. L’œuvre exposée la plus significative y est une performance de Vidya Gastaldon, enfermée au milieu des spectateurs dans une bulle stérile… Amoureux de l’amour, passez votre chemin ou chaussez vos condoms et vos protège-sexes. Le point critique de ces expositions, sans surprise, est le primat donné à l’émotion. Primat émotionnel que l’on retrouve, décuplé jusqu’à la tristesse et la mélancolie, dans « Only You, Only Me », en 2012, au musée d’Art moderne de Liège, dans le cadre de la Biennale de la photographie. Vision désolée de l’amour, les couples se tabassent chez Nan Goldin et dépriment chez Elina Brotherus. Ce « Je t’aime, moi non plus » prenant des airs de sacralisation du déficit amoureux, sans nul doute, est caricatural.

Il est temps, au-delà des polémiques, en se concentrant cette fois sur l’expression poétique, d’« explorer l’expérience gay et lesbienne dans l’art du XXe siècle », dit Lawrence Rinder.

Performance de Vidya Gastaldon, lors de l’exposition «L’Hiver de l’amour» au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 1994. © Philippe Munda

D’une part, il oublie cette évidence : l’amour est un véhicule de force vitale, d’énergie, de rayonnement de la personnalité. D’autre part, fondamentalement hétérosexuel et moulé dans une vision limitée du gender, il met de côté toute une histoire de l’amour hors normes, qui ne s’embarrasse pas de clichés mais vit sa vie spécifique et ordinaire à la fois, celle des amoureux « de l’autre côté » : gays, lesbiennes, bi et autres « intersexuels », qui de plus en plus acquièrent droit légal de cité.

Au temps de la variété des genres

Salutaires, dès lors, s’avèrent ces « séances de rattrapage » que vont être les expositions consacrées à la sphère homosexuelle, indécemment sous-représentée dans le listing officiel de la promotion artistique de l’amour. Le monde LGBT, en dépit de l’éclairage sombre que fait porter sur lui le sida, qui l’affecte avec cruauté, ne bénéficie jusqu’aux années 1990-2000 d’aucun éclairage institutionnel d’ampleur. Une timide approche, avec « Féminin-Masculin. Le sexe de l’art », est tentée au Centre Pompidou à Paris en 1995. S’affrontent et se frôlent ici Pablo Picasso pour la virilité et le Marcel Duchamp de Rrose Sélavy pour l’égarement du genre, avec le renfort de cent cinquante artistes. Au risque, hélas! de bien des confusions. Intégrer à plein l’amour en mode LGBT dans le champ de l’exposition d’art officielle ? Lawrence Rinder fait alors pièce à cette injustice culturelle, en 1995 également, avec l’exposition « In A Different Light » (University of California, Berkeley), encore confidentielle. Il est temps, au-delà des polémiques, en se concentrant cette fois sur l’expression poétique, d’« explorer l’expérience gay et lesbienne dans l’art du XXe siècle », dit Rinder. Jusqu’au début des années 2000, l’influence de « In A Different Light » demeure diffuse. Il faut ainsi attendre 2002 pour que la Biennale d’art américain du Whitney Museum, à New York, sans fard, ouvre sa sélection à la création LGBT. L’Europe a aussi commencé son travail de réparation, non sans timidité. Sous-titrée « Genre, vie et désir dans les arts visuels depuis 1960 », « The Eighth Square », qui ouvre en 2006 au Museum Ludwig à Cologne, en Allemagne, constitue à cet égard une proposition phare du Vieux Continent. On s’y interroge sur ces questions : comment représenter l’univers des désirs dits « divergents » ? Dans un monde standardisé, comment être un homme féminin ou une femme masculine? « The Eighth Square » [«La Huitième Case»], ce titre est inspiré du jeu d’échecs. Quand un pion y atteint la huitième case de l’adversaire, il peut se transformer en reine, changer de sexe, en somme. La reconnaissance de l’univers queer est en route, que consacre en 2017, pour le cinquantenaire, en Angleterre, de la dépénalisation de l’homosexualité, l’exposition des plus officielles « Queer British Art 1861-1967 », proposée par la Tate Britain (Londres). De façon significative, et repentante, la manifestation s’ouvre par un portrait d’Oscar Wilde, daté de 1881, présenté à côté de la porte de la prison de Reading où cet écrivain britannique qui viendra mourir à Paris dut endurer deux ans de travaux forcés pour délit d’homosexualité, en 1895.

Un devoir d’œcuménisme

La parfaite exposition consacrée à l’amour ainsi que le figurent l’art et ses images est-elle envisageable ? Sans doute, sous cette condition, faire de la philia, de l’affection envisagée sous toutes ses formes, son fondement intangible. À l’amour entre les humains il conviendra alors d’ajouter nos transports d’affect pour nos familles, nos animaux de compagnie, nos livres, nos toilettes vestimentaires, nos véhicules, nos héros mythologiques, sans restriction de récipiendaire. L’amour, enfant de bohème peut-être, porté à divaguer, a aussi cette autre caractéristique, essentielle : sa générosité, sa prodigalité, sa multidirectionnalité.