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L'art contemporain à Genève, quels atouts ?

La première ville de Suisse romande a consolidé sa place sur la scène internationale de l’art et joue de sa situation au carrefour de l’Europe pour attirer les grands marchands.

L’art contemporain à Genève, c’est un maillage fin, patiemment tissé au cours du temps, avec ses succès et ses crises, ses lieux pointus et son public de connaisseurs. Un maillage qui ressemble à la ville, riche et confortable à vivre en toute discrétion. À Genève, pas de galeries blockbusters telles que l’on en trouve à Zurich, où bat le cœur économique du pays. La ville peut néanmoins compter sur quelques grands noms du marché qui n’ont pas succombé à la tentation alémanique. La présence des Ports francs [un immense site de stockage d’œuvres d’art] a ainsi convaincu Larry Gagosian de s’y installer en 2015. Sa situation au carrefour entre la France, la Belgique et l’Allemagne a motivé la Pace Gallery d’y ouvrir cette année son antenne helvétique. Le salon artgenève, qui monte en puissance à chaque nouvelle édition, contribue également à imposer le canton dans l’agenda des principales foires intercontinentales. Tandis que la Haute école d’art et de design (HEAD) forme aux arts visuels avec un panel choisi de professeurs suisses et internationaux.

Soutien Massif

Reste que, dans la cité, cet engouement pour l’art contemporain apparaît plus contrasté. Il y a dix ans, les galeries de la rue des Bains, dans le quartier de Plainpalais où se trouve le Bâtiment d’art contemporain (BAC), décidaient de se regrouper. À son démarrage, l’association du Quartier des Bains comptait quinze galeries; elles ne sont plus que huit aujourd’hui. «C’est vrai que l’enthousiasme du début est un peu retombé», admet Pierre-Henri Jaccaud, propriétaire de la galerie Skopia et fondateur de l’association, avec Pierre Huber et Edward Mitterrand, qui ont tous deux fermé leurs portes depuis. Il y a un peu plus de sept ans, la galerie Xippas venait de Paris pour y installer sa représentation genevoise. « Arriver avec un grand nom a été compliqué, la phase d’adaptation longue. À Genève, les choses prennent beaucoup de temps», explique Pierre Geneston, directeur de la galerie qui a fini par se faire une place, au point d’inaugurer l’an dernier un second espace juste en face du premier. « Mais dès que vous exposez des artistes suisses, vous avez accès à un réseau extrêmement efficace de fondations, de fonds d’art contemporain et de banques qui achètent de l’art suisse. Ce soutien massif est unique au monde. »

Dès que vous exposez des artistes suisses, vous avez accès à un réseau extrêmement efficace de fondations, de fonds d’art contemporain et de banques qui achètent de l’art suisse.

La Nuit du Quartier des Bains attire le public dans les musées et galeries. © Guillaume Collignon

Faible fréquentation

Laurence Bernard, qui en 2013 ouvrait une galerie portant son nom, abonde. « Genève est une ville qui soutient beaucoup ses artistes. Mes meilleures ventes, je les fais avec des Genevois et des Suisses. Cela dit, nous souffrons d’une faible fréquentation. Le public n’est pas spécialement au rendez-vous en dehors des vernissages et des événements que nous organisons avec l’association », explique la galeriste, qui participe pour la quatrième fois à artgenève. « En cela, le Salon est très important. Il attire des collectionneurs de la région qui ne se déplacent qu’à cette occasion. Et aussi de plus en plus d’acheteurs qui viennent de France, d’Italie et de Grande-Bretagne. » D’un galeriste à l’autre, la situation est forcément différente. Pierre-Henri Jaccaud a fondé Skopia il y aura trente ans en 2019. D’abord à Nyon, puis à Genève où il loue depuis vingt-cinq ans deux espaces situés tout près de l’entrée du BAC. « Les jeunes artistes que j’exposais au début des années 1990 n’intéressaient qu’une dizaine d’amateurs éclairés. Je me souviens de vernissages nous nous retrouvions à trois au restaurant : l’artiste, ma femme et moi », explique le galeriste, qui peut désormais compter sur un catalogue solide pour tourner. Pierre-Henri Jaccaud – qui représente Thomas Huber, Erik Bulatov ou encore Franz Erhard Walther – est ainsi l’un des rares marchands suisses romands à participer à Art Basel. «Oui, je l’admets: je ne suis pas à la mode, ce qui fait que je ne suis pas démodé. 60% des artistes que je représente sont avec moi depuis les cinq premières années de ma galerie. Mon public? Il est constitué à moitié d’habitués et à moitié de nouvelles têtes.»

Public éclairé

La Nuit du Quartier des Bains attire le public dans les musées et galeries. © Guillaume Collignon

« Le Mamco, le Centre d’art, la HEAD et artgenève drainent beaucoup de jeunes, constate de son côté Véronique Bacchetta, directrice du Centre d’édition contemporaine. Le problème, c’est que les gens ne viennent pas à Genève pour l’art contemporain. Vue de l’extérieur, la ville ne rayonne pas de cette aura internationale que peuvent revendiquer Zurich, Bâle ou même Berne avec sa Kunsthalle. Même si elle abrite des lieux d’exposition originaux, elle est un peu trop provinciale et n’est pas dans les bons réseaux ni de la presse ni du public international. » En mars 2018, la Pace Gallery s’installait pourtant ici. Un pari pour une galerie américaine déjà implantée à New York, Londres, Pékin, Hong Kong, Palo Alto et Séoul. « On nous avait dit que personne ne viendrait, que les Genevois ne s’intéressaient pas à l’art contemporain, se souvient Valentina Volchkova, directrice de la galerie de Genève. En fait, c’est tout le contraire qui s’est produit. Ils ont de la curiosité, connaissent l’art contemporain et prennent le temps de voir les choses. Ici, vous pouvez exposer une vidéo d’une heure, ce qui serait impossible à New York ! Genève est une destination de voyage, mais aussi de transit. Nos collectionneurs étrangers passent souvent nous voir sur la route de leurs vacances. »

Foule cosmopolite

Mais il n’y a pas que les galeries à chercher à vivre de l’art contemporain à Genève. Face à la pénurie des lieux d’exposition, la ville, comme partout ailleurs, a vu émerger les artist-run spaces, des structures légères gérées par des artistes sans nécessairement nourrir l’ambition d’exister sur la durée. La plupart ont ouvert en 2013. Certains ont disparu (Les Marbriers, Ours Pistache). Ceux qui ont survécu sont désormais bien établis. Comme Zabriskie Point, La Vraie Vie ou encore Hit que gère depuis cinq ans Anne Minazio. Son ancien atelier en fait, qu’elle a transformé en espace d’exposition, juste derrière la gare Cornavin. « L’artist-run space est quelque chose de fragile. Soit le lieu prend le dessus et l’artiste le ferme. Soit c’est la carrière de l’artiste qui s’impose et il n’a plus le temps de s’en occuper. J’ai réussi à concilier les deux », explique la Genevoise, dont les vernissages attirent une foule cosmopolite qui brasse les genres et les générations. « Je présente aussi bien de l’art que de l’architecture, du design et de la mode. J’ai commencé en exposant les étudiants de la HEAD tout en attirant un public comme moi, un peu plus âgé. Je ne sais pas si les gens qui viennent voir mes expositions sont tous intéressés par l’art contemporain. Mais l’important, après tout, c’est qu’ils viennent. »