Photo : Olivier Middendorp, D.R.

Reportages
Musées et Institutions

Jean-Michel Wilmotte et Hubert Le Gall, deux scénographies pour changer de regard

Confier à un architecte ou à un designer de renom la scénographie d’une exposition permet souvent de donner à celle-ci une autre visibilité. Exemples d’« expériences du regard » au musée de Capodimonte, à Naples, et au Rijksmuseum d’Amsterdam.

Souhaitant célébrer plusieurs années de collaboration scientifique, le Musée du Prado (Madrid) et le Rijksmuseum (Amsterdam) ont imaginé de concert une passionnante exposition confrontant leurs chefs-d’œuvre du XVIIe siècle par paire, voire par trio, autour de thématiques universelles : le sentiment religieux, l’expression du pouvoir, la traduction des sentiments, le portrait et l’autoportrait, la transcription du réel, le paysage… Mais ce qui, de prime abord, pourrait apparaître comme un pur jeu formel se révèle être une stimulante expérience du regard grâce à la muséographie radicalement dépouillée de l’architecte français Jean-Michel Wilmotte. Au Musée de Capodimonte, c’est a contrario une esthétique baroque et flamboyante signée du designer français Hubert Le Gall qui se déploie au fil d’un parcours haut en couleur consacré à la ville de Naples au XVIIIe siècle et à son art de vivre sur fond de porcelaines, de musique et d’opéra. Soit deux propositions radicalement différentes, qui illustrent le rôle grandissant des scénographes dans la vocation du discours muséal…

Vue de l’exposition « Rembrandt-Velázquez. Dutch & Spanish Masters » au Rijskmuseum d’Amsterdam. Photo : Olivier Middendorp, D.R.

Baignées dans une pénombre propice au silence et au recueillement, suspendues à une hauteur supérieure à la normale pour inciter le visiteur à élever le regard, les quelque 60 toiles choisies par Gregor J.M. Weber et Cèlia Querol Torelló, les deux commissaires de l’exposition du Rijksmuseum, respirent ainsi littéralement sur les cimaises. La couleur des murs – un « bleu cosmos » mis au point par Jean-Michel Wilmotte – parachève ce sentiment de quiétude et de spiritualité. « C’est à une véritable expérience esthétique, faite de silences et de respirations, que nous avons souhaité convier le public », nous a déclaré l’architecte, qui avait déjà repensé en 2013 la muséographie et les vitrines de l’institution hollandaise. Mais au-delà de son élégance formelle, d’une grande pureté, le parcours dresse une radioscopie des sujets et des thèmes en vogue au Siècle d’or en même temps qu’il confronte la sensibilité et la technique picturale des maîtres hollandais (Frans Hals, Rembrandt, Pieter de Hooch…) avec celles de leurs homologues espagnols (Velásquez, Zurbarán, Murillo…). Soit une leçon d’histoire de l’art à appréhender dans une atmosphère recueillie…

Vue de l’exposition « Napoli, Napoli. De lave, de porcelaine, de musique », du 21 septembre 2019 au 21 juin 2020, Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples. Photo © Luciano Romano

Dans les salles majestueuses du palais napolitain, c’est une tout autre ambiance qui happe le visiteur. Invité par Sylvain Bellenger – qui préside aux destinées du musée de Capodimonte depuis 2016 – à composer une narration poétique célébrant le génie protéiforme et exubérant de Naples au XVIIIe siècle, le scénographe et designer Hubert Le Gall livre une partition endiablée teintée d’humour et de grâce. Car plus qu’une exposition au sens classique du terme, le parcours a des allures de promenade sensorielle convoquant aussi bien l’écoute que le regard. Équipé d’un casque audio, le visiteur déambule ainsi au fil des dix-neuf salles qui racontent, sur un mode libertin, les différentes facettes de cette ville exubérante et raffinée. « Sylvain Bellenger m’a demandé de faire une exposition spectaculaire dans le vrai sens du terme », raconte ainsi Hubert Le Gall, qui s’est approprié avec gourmandise les porcelaines, tableaux et objets d’art provenant des collections du palais royal pour composer un opéra tout à la fois festif et érudit. Car c’est une véritable histoire du goût que racontent, en filigrane, ces saynètes pleines de vie et de fantaisie. Parés des costumes de scène empruntés aux collections du Teatro di San Carlo, des mannequins s’adonnent aux plaisirs de la musique et du jeu, devisent en perruques extravagantes, caressent le rêve de faire le Grand Tour, se piquent de chinoiseries et d’égyptomanie… « Mon métier est avant tout de trouver le bon scénario, de transmettre par l’émerveillement », résume Hubert Le Gall, qui signe ici l’une de ses scénographies les plus inspirées.

« Rembrandt-Velázquez. Dutch & Spanish Masters », jusqu’au 19 janvier 2020, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas.

« Napoli, Napoli. Une histoire de lave, de porcelaine, de musique », jusqu’au 21 juin 2020, Museo a Real Bosco di Capodimonte, Via Miano 2, Naples, Italie.