Courtesy de l’artiste et Fondation Carmignac

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Fondation Carmignac, retour à la source

Confiée à la commissaire Chiara Parisi, cette deuxième exposition déroule avec brio un parcours plus aéré, où la subtilité le dispute à l’exigence.

Pour sa saison 2, la Fondation Carmignac a opté pour un scénario plus audacieux. Exit la présentation de la collection, sans grand relief, qui avait fait l’ouverture en fanfare l’an passé. Sa nouvelle exposition, « La Source », réunit un ensemble nettement plus convaincant, avec un vrai parti pris. Cette signature n’est autre que celle de la talentueuse Chiara Parisi, qui a longtemps fait merveille à la direction du Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière, près de Limoges, puis à la Monnaie de Paris, avant d’assurer aujourd’hui le commissariat de l’art contemporain à la Villa Médicis, à Rome. Le propos s’en trouve plus affirmé; le choix des œuvres de la collection – auquel s’ajoutent des prêts –, leur accrochage et leur mise en relation parfaitement maîtrisés, tout en subtilité, n’excluent pas le clin d’œil, un soupçon d’humour et de douce provocation. Ainsi de cette plume mobile et caressante de Rebecca Horn, Le Baiser du corbeau (2003), installée au-dessus d’un nu féminin se masturbant d’Egon Schiele, dans une section coquine où se côtoient un Nu de Thomas Ruff (2001), un autre de Roy Lichtenstein (Reflections on Jessica Helms, 1990), un grand dessin de Pierre Klossowski, ou encore un sexe féminin clouté, nettement moins affriolant, de Günther Uecker, fondateur du Groupe ZERO. Plus loin, Maurizio Cattelan, trublion italien que connaît bien Chiara Parisi pour avoir organisé son exposition monographique, la plus grande en Europe, à la Monnaie de Paris en 2016, a créé un imposant auto-portrait coiffé de ses propres œuvres. Cette sculpture immaculée fait face à un grand paysage dans le style chinois, Landscape with Scholar’s Rock(1996),signé Roy Lichtenstein.

Déambulation

Au début du parcours, qui s’effectue toujours pieds nus, la source. Pierre angulaire de l’exposition, la première œuvre acquise par Edouard Carmignac, Lewis Carroll’s Wunderhorn (1970) de Max Ernst, donne le ton. Fabrice Hyber a composé tout autour une fresque à sa manière, arborescente, intitulée De l’un l’autre, sorte de synopsis in situ de l’exposition. Plus avant, passé One Hundred Fish Fountain (2005) de Bruce Nauman, dont le pouvoir de fascination reste intact, on entre dans le vif du sujet avec Beethoven’s Trumpet (with Ear) Opus #133 (2007) de l’incorrigible John Baldessari. Il suffit au visiteur curieux d’avancer la tête dans un immense sonotone débouchant sur une oreille tout aussi géante pour que se déclenche, au son de la voix, un morceau de musique classique – l’un des derniers quartets écrits par le compositeur,devenu partiellement sourd. Succès garanti. En face, un zeppelin rose à la silhouette phallique de Sarah Lucas, Miss Jumbo Savaloy (2004), est suspendu au plafond comme un discret indice sur la fin du parcours.

Le choix des œuvres, leur accrochage,et leur mise en relation parfaitement maîtrisés n’excluent pas le clin d’œil, un soupçon d’humour et de douce provocation.

À l’extérieur, on jurerait que ces deux parasols rouge Coca-Cola et jaune Ricard, Cocacollage (2019), ont toujours été là, sur la pelouse, encadrés par la fenêtre, s’ils n’étaient sortis de l’imagination de Bertrand Lavier. Dans la partie souterraine centrale du bâtiment, les salles libérées des cloisons bénéficient désormais pleinement du puits de lumière zénithale qui jaillit à travers l’eau du bassin. Ici, dans une section abstraite, une suite allemande où Gerhard Richter dialogue avec Sigmar Polke et Albert Oehlen. Là, Sterling Ruby, Ed Ruscha, Theaster Gates et une très belle pièce de Louis Cane, figure historique de Supports/Surfaces. L’accent est mis sur la peinture, dynamisée par la présence de sculptures : un godet de démolition de Cyprien Gaillard jouxte un monolithe hiératique de De Wain Valentine, tout droit sorti de 2001 : l’Odyssée de l’espace. On croise ailleurs, entre autres, Valérie Belin, Annette Messager, Martial Raysse, George Condo, El Anatsui et toujours, dans la chapelle, l’uni-vers aquatique de Miquel Barceló, dont l’Alycastre se dresse en fier gardien à l’entrée de la villa. Nouveauté, un solo show ambitieux consacré à la Britannique Sarah Lucas clôt le parcours en beauté –depuis Charles Baudelaire, on sait que le beau est toujours bizarre. Un choix pointu qui devrait ravir les amateurs en villégiature sur l’île. Et confère un supplément d’âme au millésime 2019, d’une tout autre ampleur.

«La Source», 13 avril - 3 novembre 2019, Villa Carmignac, île de Porquerolles, La Courtade, 83400 Hyères, fondationcarmignac.com