© Laurin von der Osten-Sacken

Reportages
Expositions

Alice Anderson : « Plus on est dans le grand, plus on est à l’intérieur »

Alice Anderson a effectué de mi-septembre à mi-décembre 2019 une résidence à l’Atelier Calder, où elle a délivré une performance in situ, inspirée par ce lieu de vie et de travail.

L’Atelier Calder, ancien atelier du sculpteur Alexander Calder, situé à Saché, en Indre-et-Loire, est, depuis 1989, un lieu de résidence et de création artistique. En offrant une bourse et un logement durant trois mois, ainsi qu’un soutien technique, son ambition est de permettre aux artistes de poursuivre un travail d’expérimentation et de recherche. En contrepartie, les résidents doivent être présents sur le site et développer des projets, présentés lors d’une visite d’atelier à la fin du séjour.

Des films aux fils

Vidéaste franco-britannique et sculptrice, née en 1972, Alice Anderson s’est fait connaître par ses sculptures, ses performances et ses films, après avoir étudié au Department of Art de la Goldsmiths University à Londres et aux Beaux-Arts de Paris. En 2011, à l’occasion d’une exposition au Freud Museum de Londres, elle travaille sur le métier à tisser d’Anna Freud, s’appuyant sur des fils pour concevoir ses œuvres. Un tournant dans sa pratique. Jusque-là réalisatrice de films et sculptrice à partir d’éléments de son propre corps – sculptures notamment exposées à la 55e Biennale de Venise en 2013 –, elle se consacre dès lors au pro-jet « Weaving in the Studio », qui consiste à tisser de fil cuivré les objets l’entourant dans son atelier londonien. Elle entreprend ainsi de « mémoriser » les objets en 3D, une démarche physique pensée comme une alternative à l’externalisation croissante de la mémoire, liée à l’évolution des technologies numériques.

« à ses yeux, la performance a commencé bien avant la résidence. »

« Depuis quelques années, l’essence de mon travail explore les mutations physiques et physiologiques que les transformations numériques du monde actuel vont nous faire traverser, dit-elle. L’évolution numérique est un processus fascinant qui se montrera décisif pour les mécanismes de la mémoire humaine, comme l’a été l’invention de l’écriture. » Ses performances aux allures de rituel collectif invitent le public à y participer. Les sculptures générées par sa performance Floorboards Data, au Centre Pompidou, en 2017, ont rejoint la collection permanente de l’institution.

Alice Anderson, The Ritual of the Shapes, peintures et performances, Atelier Calder, Saché, 2019. © Laurin von der Osten-Sacken

Le 29 novembre dernier, Alice Anderson a présenté, à l’Atelier Calder, une performance intitulée The Ritual of the Shapes. Avec deux autres danseurs, elle a proposé une chorégraphie au rythme, presque chamanique, des percussions, autour d’une longue toile noire sur laquelle étaient tracés des signes géométriques. L’œuvre en deux dimensions s’est muée en sculpture lorsque l’artiste l’a saisie pour s’en recouvrir, évoluer sous sa surface, lui conférant ainsi volume et plis. D’autres toiles de grand format étaient fixées sur les murs en pierre de ce long bâtiment rustique, dont le plancher et la charpente sont en bois et que de larges baies vitrées ouvrent sur la campagne environnante.

in situ

« Je mémorise les objets, les architectures. J’entoure avec des fils tout ce qui m’environne, c’est ma façon de tracer physiquement des circuits mémoriels. Toutes mes études sur le mouvement, à travers la sculpture, m’ont orientée naturellement vers l’œuvre de Calder, qui marque un passage. » En découvrant le lieu, elle choisit de « mémoriser » la grande porte de l’atelier pour l’intégrer à l’une de ses séries de sculptures. À ses yeux, la performance a commencé bien avant la résidence : « Elle m’a demandé près de neuf mois consécutifs. C’est un long processus, ce sont des mouvements méditatifs, c’est très préparé. Lorsque je suis arrivée, c’était la seconde partie du travail. J’ai compris que j’allais travailler à une échelle différente. Cela m’a donné une autre dimension vibratoire. J’ai trouvé des formes de communication avec les éléments présents sur place. J’ai travaillé dans l’atelier, mais aussi avec l’atelier, c’est-à-dire les fenêtres, la porte, le sol… Ce qui m’a intéressée, c’est le passage du mouvement à la sculpture, puis la peinture, et à nouveau de repasser à la sculpture avec le déplacement. J’ai ritualisé toutes les étapes du processus. L’atelier est immense, j’ai été vraiment libre, ce qui n’est pas du tout le cas à Londres. C’était une configuration très inspirante, l’opportunité de travailler avec un grand volume. Plus on est dans le grand, plus on est à l’intérieur, finalement. Et plus on inclut celui qui regarde, qui est donc confronté à l’intime. »

Étant donné l’influence du lieu sur l’évolution de son projet, y aurait-elle ressenti la présence du fantôme de Calder ? « L’Atelier Calder est vraiment un espace qui a été réfléchi : l’emplacement des fenêtres, les proportions. Il est situé sur une petite colline, on se sent réellement dans la nature. Cela m’a ramenée à un état méditatif profond. J’ai beaucoup voyagé en Colombie et au Japon, j’ai étudié des formes de conscience cosmique. J’ai retrouvé à Saché des similarités. Vous êtes à la fois dans l’atelier et à l’extérieur. Quand les choses sont pensées, ça résonne : telle orientation, telle lumière. » Chaque matin, précisément, elle a répété des gestes en relation avec l’espace. Habitant dans la maison attenante à l’atelier, « vous n’arrêtez jamais. Vous vous levez le matin, vous voyez le soleil qui se lève ou pas. Vous êtes seule, ce sont des moments propices à de profondes réflexions, comme l’acte spirituel du tissage… J’étais très tôt dans l’atelier, je m’arrêtais lorsque la lumière naturelle commençait à décliner. C’est comme un voyage. »

Quand on lui demande ce que cette résidence lui a apporté, Alice Anderson répond : « Cette expérience marque une étape dans ma pratique, avec les grands formats, l’utilisation de la couleur. Il s’y est passé des choses vraiment intéressantes, intenses.Je peux être n’importe où, mais cet espace m’a apporté de nouvelles façons de faire, de penser, de bouger, ça a été très positif. J’ai commencé à travailler de façon différente, je me suis attachée à ce lieu et il a fallu lui dire au revoir. J’ai beaucoup dansé pour cela. La performance était ouverte au public, j’étais ravie de partager le résultat de chacune des journées passées à l’atelier, mais c’était aussi, et surtout, l’aboutissement d’un cheminement personnel. »

« Alice Anderson Sacred Gestures in Data Worlds », 9 janvier-7 mars 2020, La Patinoire royale-galerie Valérie Bach, 15, rue Veydt, 1060 Bruxelles, Belgique. / Atelier Calder

En haut et ci-contre : Alice Anderson, The Ritual of the Shapes, peintures et performances, Atelier Calder, Saché, 2019. © Laurin von der Osten-Sacken