© Will Wilson

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« Àbadakone » replace l'art autochtone dans le champ global de l'art

À travers cette exposition, le musée des Beaux­-Arts du Canada, à Ottawa, a signé une importante avancée en matière d’inclusion des créations indigènes.

« Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire », dédiée aux arts autochtones de la planète, est l’occasion de faire le point sur l’art et les questions indigènes au Canada comme ailleurs dans le monde. Depuis le début des migrations commerciales et coloniales, la présence autochtone dans ce pays s’est affirmée au fil des siècles. En 1969, un tournant s’opère avec le livre blanc La Politique indienne du gouvernement du Canada. Celui­-ci vise à abolir la loi sur les Indiens, jugée répressive, ainsi que les traités autochtones (mais pas encore les « réserves »), en vue d’intégrer pleinement tous les peuples « indiens » à la société canadienne. La cause autochtone est aujourd’hui au premier plan, alors que les commissions d’enquête concernant différents enjeux et les rapports sur l’état de cette culture spécifique se succèdent. L’art et la culture indigènes connaissent une avancée par ailleurs remarquable, même si beaucoup reste à faire pour la compréhension et la reconnaissance de leurs acteurs au sein de la vie canadienne.

l’art autochtone s’institutionnalise

Ce bref retour historique nous donne un aperçu de l’arrière ­plan sur lequel se joue la situation actuelle. Les trois conservateurs Greg Hill, Christine Lalonde et Rachelle Dickenson, spécialistes des arts autochtones au musée des Beaux­-Arts du Canada (MBAC), commissaires de l’exposition « Àbadakone », confirment que, même si dans les années 1950 et 1960, on a commencé à valoriser l’art inuit en particulier, une percée majeure a eu lieu dans les années 1990. En incluant un pavillon dédié aux arts indigènes, l’Expo ’67, à Montréal, a amorcé ce mouvement, qui n’a cessé de s’amplifier depuis. En témoignent diverses manifestions artistiques entièrement ou en partie consacrées à l’art autochtone, le nombre croissant d’artistes reconnus ou la hausse de ressortissants de ces populations qui fréquentent les écoles d’art et les universités. En outre, des conservateurs spécialisés en ce domaine sont peu à peu intégrés aux équipes muséales, ou à d’autres types d’organismes ou institutions qui privilégient la diffusion et le développement de cet art et de son public au Canada. Plusieurs ministères et instances gouvernementales, dont le Conseil des arts (héritage britannique, à l’instar du ministère de la Culture, que nous avons emprunté à la France), au niveau tant fédéral que dans les différentes provinces canadiennes, commandent des rapports et conçoivent des programmes traitant de questions autochtones.

Il s’agit d’instaurer un dialogue évolutif, qui favorise les passerelles, les croisements, les interactions entre le local, et ses différentes incarnations, et le global.

« Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire. Art indigène contemporain international » fait suite à une première exposition collective aux visées similaires, « Sakahan », organisée au musée en 2013. Sans oublier « Terre, esprit, pouvoir. Les Premières Nations au musée des Beaux-­Arts du Canada/ Land, Spirit, Power : First Nations at the National Gallery of Canada » qui, dès 1992, indiquait un accroissement de l’intérêt de l’institution pour les artistes canadiens autochtones, nombreux à y être présents. Au sein du musée a été créé en 2007 un département dédié aux arts indigènes du Canada et du monde (le MBAC a une vocation internationale depuis son ouverture, en 1880), qui bénéficie du financement d’un grand collectionneur canadien, Michael Audain. Les conservateurs estiment devoir faire des recherches afin de tracer la cartographie des arts autochtones au Canada et ailleurs dans le monde. Dans ce contexte, ils veillent à ne pas appliquer les catégories en vigueur en Occident, portant plutôt leur attention sur la spécificité des formes, des matériaux et des concepts mis en œuvre dans les créations autochtones, de manière à révéler leur singularité et leur innovation. La méthode et l’approche se veulent organiques, privilégiant l’intuition d’abord, puis l’émotion avant de parvenir aux concepts. Il s’agit d’instaurer un dialogue évolutif, qui favorise les passerelles, les croisements, les interactions entre le local, et ses différentes incarnations, et le global. Cette démarche l’emporte sur des considérations qui seraient issues de paramètres démographiques, nationalistes ou politiques, ce qui pourrait avoir, selon Greg Hill, « un effet contre-productif par rapport à la souveraineté autochtone ».

un environnement immersif

L’exposition « Àbadakone » réunit soixante ­dix artistes originaires d’une quarantaine de nations ou ethnies, et qui peuplent seize pays différents, dont le Canada. Une centaine d’œuvres sont à voir au fil d’un parcours qui transforme l’imposant musée en lieu « habité », comme cela a rarement été le cas. Ce musée de conception moderne (une multitude de white cubes) et à l’architecture postmoderne fait écho à l’édifice victorien du Parlement canadien, situé à proximité. Dès l’entrée dans le bâtiment, on pénètre dans l’exposition, qui s’étend jusqu’au long et large corridor nommé Colonnade, donnant accès aux salles.

Le musée est ainsi investi par plu­ieurs œuvres monumentales. Joi T. Arcand, artiste cri, a choisi d’inscrire à même le granit du sol des mots en écriture syllabique cri des Plaines, messages d’espoir en vue de rétablir cette langue indigène réprimée par la colonisation. Plongeant également le visiteur dans un environnement immersif, à la fois sensuel et conceptuel, Jordan Bennett, Mi’kmaq de Terre ­Neuve / Labrador, a conçu une grande installation qui occupe la partie supérieure de la Colonnade : des bannières dont les couleurs, signes et symboles invoquent la cosmologie ancestrale en référence au ciel et à l’eau. Deux larges portes délimitent l’entrée dans les salles, de même qu’à la sortie, tel un sas. S’offre alors au visiteur une résurgence de l’œuvre créée par Rebecca Belmore pour la dernière documenta, à Cassel, Biinjiva’iing Onjim (De l’intérieur, 2017). À la fois sculpture en marbre évoquant la statuaire grecque et référence au tipi indigène, cette pièce témoigne des enjeux de cette exposition.

Will Wilson, Soldat impérial K’ómoks (Andy Everson), citoyen de la Première Nation K’ómoks, 2017, de la série Photographie autochtone collaborative et critique : dᶻidᶻəlalič [Seattle], épreuve jet d’encre. © Will Wilson

En conclusion de ce parcours,

une impressionnante photograpie de Will Wilson (Diné du Nouveau ­Mexique) : le portrait d’un guerrier grandeur nature, figure hybride spectaculaire, qui mêle des emprunts aux costumes des soldats de l’Empire de Star Wars et aux vêtements traditionnels des guerriers navajos. L’effet est saisissant, en ce qu’il nous projette dans le futur du monde, en écho aux défis que pose l’époque contemporaine et aux changements majeurs en cours sur les plans sociogéopolitiques. « Àbadakone » est un voyage astral qui, grâce à une attention fine portée au présent, laisse entrevoir ce que peut produire, comme dit le Sami Joar Nango, « l’indigénuité ».

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« Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire. Art indigène contemporain international », 8 novembre 2019-5 avril 2020, musée des Beaux-Arts du Canada, 380, promenade Sussex, Ottawa (Ontario) K1N 9N4, Canada.