Photo: Jean-Christophe Garcia

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À Bordeaux, la fine fleur de l'art

Le FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA consacre une exposition à l’omniprésence des fleurs – et à leurs symboles – dans l’art contemporain. Un thème plus épineux qu’il n’y paraît, effeuillé par pétale, de l’ornemental à l’écologie, d’Éros aux paradis artificiels.

C’est un véritable bouquet au parfum de découverte qu’offre le FRAC Nouvelle-Aquitaine, désormais installé dans les étages supérieurs de la MÉCA, à Bordeaux, avec vue imprenable sur le Port de la Lune. À l’invitation de Claire Jacquet, sa directrice, Sixtine Dubly, journaliste, auteure de Bouquets - La tentation des fleurs (éditions Assouline, 2016) et commissaire de l’exposition, a conçu un parcours libre au fil d’une douzaine de chapitres, intitulés « Cosmogonie », « Les troubles du Printemps », « La révolte des hortensias », « Jungle depuis ma fenêtre », « L’être-fleur » ou « Politique de la métamorphose ».

Yto Barrada, Couronne d’Oxalis (détail), de la série Iris Tingitana 2007, collection FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA. Photo: Jean-Christophe Garcia

« Narcisse ou la floraison des mondes », titre de l’exposition, a pour mérite d’aborder un sujet ô combien vaste – la présence des fleurs dans l’histoire de l’art, et plus particulièrement ici dans l’art contemporain – en multipliant les angles ; évitant ainsi l’écueil de l’exposition thématique pêle-mêle pour composer une sorte d’Ikebana, subtilement agencé. Dans ce labyrinthe végétal organisé tel un jardin à la française, laissant libre cours, ici et là, à quelques herbes folles, les œuvres se font écho, dialoguent par affinités, ce qui – comme dans la nature – n’exclut aucunement les contrastes. Que symbolise aujourd’hui la fleur ? En quoi son statut dans l’art contemporain est-il différent ? À écouter Sixtine Dubly, « son omniprésence dans l’art contemporain est ambiguë, elle exprime une inquiétude, l’érosion manifeste des liens que nous entretenons avec le vivant végétal depuis notre entrée dans l’anthropocène où, pour la première fois, l’activité humaine marque significativement la terre de son empreinte… La fleur n’est plus chosifiée, faire-valoir, ornementale, elle exprime sa puissance, révèle sa matière profonde. » Devenue vitale, de surcroît susceptible de disparaître, à l’instar des oiseaux dans Printemps silencieux (1962) de Rachel Carson, la fleur nous renverrait à notre propre fragilité, à une prise de conscience des liens qui nous unissent. Jadis simple motif, sa présence nous rappelle aujourd’hui aux conditions mêmes de notre existence, pour ne pas dire de notre survie. Elle serait un miroir, dans lequel « Narcisse » contemple son reflet, bientôt fané ou renaissant. « Il faut rappeler que les angiospermes les plantes à fleurs constituent plus des trois quarts de la biodiversité de notre planète, poursuit la commissaire. Leurs feuilles créent l’oxygène, la fleur féconde le fruit, le légume, la céréale. Ses principes phyto-actifs sont à l’origine de notre médecine potentiellement en pleine expansion, considérant que seulement un cinquième des plantes a été étudié scientifiquement. Nous en sommes dépendants dans le meilleur des sens, c’est-à-dire solidaires. C’est ce lien, essentiel, que les artistes embrassent aujourd’hui ».

Kapwani Kiwanga, Flowers for Africa: Ghana, 2014, collection FRAC Poitou-Charentes. © Photo : Aurélien Mole. © Kapwani Kiwanga & Galerie Jérôme Poggi, Paris. © ADAGP, Paris

Dépassant la dimension décorative, cette exposition s’inscrit ainsi pleinement dans le Zeitgeist, en phase avec les réflexions sur l’anthropocène qui habitent depuis plusieurs années le travail de penseurs influents, les artistes et le monde de l’art. Ce regain d’intérêt pour l’écologie va de pair avec les prédictions de fin du monde des adeptes de la « collapsologie ». Notre maison brûle, mais peut-être enfin ne regardons-nous plus ailleurs. La nature reprend ses droits, du moins notre regard se porte-t-il à nouveau vers elle, alors que la responsabilité de l’homme est pointée du doigt dans la destruction de la faune et de la flore à l’échelle de la planète. Une telle exposition aurait sans doute, au mieux, suscité quelque condescendance il n’y a pas si longtemps encore. Tout sauf « fleur bleue », elle fait pleinement sens. Les réflexions qu’elle suscite ont à voir avec notre origine ; ce rapport, aujourd’hui troublé, avec la nature ; notre état de microcosme dans un macrocosme qui nous dépasse. Autrement dit, nous avons besoin des fleurs pour vivre ; l’homme disparu, il n’est pas certain que l’inverse soit vrai. Fort à propos, ce tropisme botanique et sylvestre infuse l’ère du temps, comme ce fut le cas récemment dans l’exposition « Nous les Arbres » à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris.

Tantôt charmante, effrayante ou sexuelle, la fleur (sexe de la plante, faut-il le rappeler) apparaît ici chez Man Ray mais aussi chez Nobuyoshi Araki, Jeff Koons, Robert Mapplethorpe, Pierre Molinier, Pierre et Gilles, jusqu’à être dotée de dents en acier, castratrice chez le facétieux Alain Séchas. Elle est un élément de prédilection dans l’Arte povera, le land art, l’écoféminisme de Suzanne Husky, chez Kapwani Kiwanga ou Yto Barrada. On la retrouve dans une photographie de Manuel Álvarez Bravo ou de Josef Sudek, les expérimentations d’Hicham Berrada. Ou chez John Giorno, cette fois politique. Dans le catalogue de l’exposition, Emanuele Coccia écrit, en conclusion d’une brillante analyse sur la métamorphose : « Regardez les fleurs : elles sont la tentative que toute plante met en place pour convoquer d’autres espèces et concocter avec elles un futur différent pour elles-mêmes et pour la Terre. L’exemple qu’elles nous donnent est de savoir inventer, dans nos corps anatomiques ainsi que dans nos discours, des espaces du même type, dévier et imaginer un futur différent avec les corps des autres. »

Pierre et Gilles, Le désespéré, 2013, collection privée de Bernard Magrez. © Photo : Pierre et Gilles

Sur le thème nature et culture, on prolongera la visite au Château Smith Haut Lafitte, mécène de l’exposition au côté du groupe Galeries Lafayette. Florence et Daniel Cathiard, propriétaires du grand cru classé de Graves situé en AOC pessac-léognan, y conjuguent art et art de vivre. Leur parcours de sculptures au cœur du vignoble compte près d’une trentaine d’œuvres monumentales, signées Barry Flanagan, Jim Dine, Mimmo Paladino, Erik Dietman, Anthony Caro, Ernesto Neto, Wang Du ou Julian Schnabel. Enfin, la dégustation d’un beau flacon ne saurait être complète sans une promenade dans la « Forêt des Sens », itinéraire aménagé dans le bois jouxtant les vignes. On y croise, entre autres œuvres insolites : un Vortex, des « skis de Gulliver », un jardin de mousse avec un siège de sorcière, mais aussi un très zen belvédère de contemplation, un chai furtif doté d’un périscope et… deux lamas (Land & Art !).

« Narcisse ou la floraison des mondes », jusqu’au 21 mars, FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux.

Château Smith Haut Lafitte, 33650 Bordeaux Martillac.