Opinion
Perspectives

Penser/épingler : théorie et pratiques de l’Independent Group

L’historienne d’art Juliette Bessette analyse le rôle majeur des images et de leur affichage sur des tableaux comme éléments constitutifs du pop art anglais, à travers, notamment, les archives de l’artiste John McHale.

Au début des années 1950, à Londres, un groupe de jeunes personnes issues de divers horizons, quelque peu désemparé à la sortie de la guerre, se réunit à la cafétéria de l’Institute of Contemporary Art (ICA). Leurs discussions sont animées par la thématique de la société de consommation qui prend corps dans l’Angleterre en reconstruction. Nombre d’entre eux, artistes, architectes, théoriciens, ont plaisir à consommer la nouvelle culture populaire, notamment américaine, qui en est issue : cinéma hollywoodien, pulps de science-fiction, design, publicité, mode, etc. Autant de productions créatives éloignées de la « haute culture », mais qu’ils considèrent dignes d’intérêt. Leur approche inédite, en rupture avec les dogmes culturels du cercle artistique régnant alors à l’ICA – au sein duquel ils organisent bientôt quelques activités, conférences et expositions –, leur vaut le nom d’Independent Group, porteur d’un parfum de dissidence et d’émancipation vis-à-vis de la génération précédente. De leurs échanges émergera bientôt le pop art, et de leurs efforts théoriques ambitieux une approche globalisante de la culture, qui a certainement participé à un élargissement du champ de l’histoire de l’art tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Icônes jetables

Les membres de l’Independent Group, en prenant pour objet d’étude non les matériaux de la culture de masse, mais les images qui en sont issues, adoptent d’emblée une posture réflexive. Au cours de leurs discussions, à l’ICA, dans des pubs londoniens ou dans leur salon, ils s’intéressent aux images de toute nature, pourvu qu’elles aient une signification et un impact au sein de la société dans laquelle ils vivent. Ils cherchent à comprendre ce qu’elles colportent, l’expérience qu’en font leurs contemporains : leur démarche se revendique de l’anthropologie culturelle. Comme l’écrit l’un des membres du groupe, l’artiste et théoricien John McHale, dans l’article « The Expendable Ikon » [«L’icône jetable»] (paru dans Architectural Design, vol. 29, février 1959, p. 82), ces images de circulation de masse remplissent désormais la fonction symbolique

les membres de l’Independent Group, en choisissant comme objet d’étude non pas les matériaux de la culture de masse, mais les images qui en sont issues, adoptent d’emblée une posture réflexive.

qu’ont autrefois occupée celles issues des beaux-arts. Il insiste sur le caractère éphémère de ces images dont la charge évocatrice est bientôt transférée, lorsqu’elles sont littéralement jetées avec le magazine qui les contenait, sur de nouvelles images remplissant les mêmes fonctions symboliques : celle de Marilyn Monroe, puis de Kim Novak ou de n’importe quelle autre pin-up (littéralement, à épingler au mur) fera l’affaire.

John McHale et Magda Cordell dans leur studio avec, sur un tableau d’affichage, des images aujourd’hui conservées dans la Palette #4 des archives John McHale, vers 1950-1978, épreuve gélatino-argentique, Yale Center for British Art. © D.R.

Une photographie d’époque, reproduite ici, nous aide à cerner le mode d’appréhension de ces images. On y voit McHale dans sa chambre londonienne, assis sur son lit aux côtés de l’artiste Magda Cordell, sa compagne, également membre du groupe. Malgré l’élégance de leurs tenues, nœud papillon et talons hauts, le moment est plutôt banal, capturé dans leur environnement quotidien que l’on constate saturé de documents visuels. Livres d’art, magazines de culture de masse et autres journaux accumulés s’entassent sur des étagères, sur la table et jonchent le sol. Mais c’est le mur du fond qui présente pour nous un intérêt particulier : derrière eux, sur un tableau d’affichage, sont épinglées, superposées sans souci de hiérarchisation, des images. McHale se constitue ainsi un corpus visuel dans lequel on décèle les deux principaux thèmes l’intéressant à l’époque parce qu’ils reflètent les préoccupations de la société contemporaine et, de ce fait, envahissent les médias de masse : la culture de consommation (publicités pour de la nourriture ou des voitures) et les avancées techno-scientifiques (imageries scientifique, militaire, machinique ou produite avec des moyens techniques élaborés, comme la radiographie par rayons X).

Atlas

Si sa démarche n’est pas née d’une impulsion similaire à celle qui préside à un atlas warburgien, le résultat provoque un même télescopage d’images arrachées, découpées, recadrées, remontées. Toni del Renzio, un autre membre de l’Independent Group, précise que chacun d’eux s’était aménagé un tel panneau permettant de juxtaposer des images à sa guise, de faire et défaire des associations : « Les artistes ont toujours fait ainsi, mais nous considérions ça comme une technique de création. » Pour certains membres du groupe qui, comme McHale, pratiquent le collage, ces images forment une matière première, et le tableau d’affichage s’avère alors être un support d’expérimentation, une aire de recherche. On peut imaginer que le document tenu entre les mains du couple, sur la photographie observée, est lui-même une œuvre graphique issue de ce processus. La richesse du corpus assemblé, en perpétuel renouvellement, constitue un socle de pensées, une nourriture visuelle qui alimente une approche intellectuelle inédite. Pour Lawrence Alloway, éminent théoricien du pop art et ami de McHale, le tableau d’affichage est à l’artiste pop ce que le modèle de plâtre a pu être au sculpteur : «Le tableau d’affichage permet de jouer avec les images visuelles des moyens de communication de masse par leur juxtaposition : par exemple, un héros de guerre portugais à côté d’un champignon atomique il ne s’agit pas de faire émerger quoi que ce soit de cette mise en parallèle, mais simplement de constater les connexions potentielles et les significations variables de toutes choses.»

Image médicale, épinglée en bas à gauche du tableau d’affichage de John McHale, d’un patient serrant la mâchoire sur un instrument mécanique, archives McHale, Yale Center for British Art. © D.R.

pour Lawrence Alloway, éminent théoricien du pop art et ami de John McHale, le tableau d’affichage est à l’artiste pop ce que le modèle de plâtre a pu être au sculpteur

Images-cendres

Nombre de ces images, destinées à être jetées, ont ainsi échappé à l’oubli : certaines, reproduites dans des articles théoriques publiés à l’époque par McHale, comme « The Expendable Ikon », ont été immortalisées. D’autres sont devenues des « parties » d’œuvres d’art, muséifiées. Enfin, quelques-unes sont encore actuellement soigneusement conservées, au sein des archives de McHale, gisant dans des dossiers significativement dénommés « palettes ». On y trouve même les « restes » cadavériques, en négatif, d’images utilisées dans les œuvres, tel le contour de la lune découpée pour être insérée en partie supérieure du fameux collage Just What It Is That Makes Our Home So Different, So Appealing? (1956), attribué à l’artiste anglais Richard Hamilton et élaboré à partir d’images et d’idées fournies par McHale depuis les états-Unis. Décrochées de leur tableau d’affichage, mises à plat dans des pochettes plastique, isolées, pétrifiées, elles sont désormais dévitalisées et vidées de leur puissance évocatrice.