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Opinion : les États-Unis ont besoin de monuments célébrant l'histoire afro-américaine, pas de statues de confédérés

Rendre compte de l’histoire occultée de l’Amérique est fondamental pour construire une véritable identité nationale, affirme Brent Leggs, directeur exécutif du Fonds d’action pour le patrimoine culturel afro-américain du National Trust for Historic Preservation, aux USA.

Pablo Picasso a dit un jour : « L’art est un mensonge qui nous fait saisir la vérité ». En août 2017, des hommes blancs portant des pantalons kaki et des polos ont défilé dans l’obscurité de la nuit à Charlottesville, en Virginie, scandant des propos racistes et haineux pour protester contre la décision de la ville de déboulonner la statue du général confédéré Robert E. Lee. Tenant des torches en faisant le tour d’une sculpture de Thomas Jefferson, ils criaient : « Vous ne nous remplacerez pas ! Le Sud ressuscitera ! » Leur rassemblement s’est retourné contre eux, et le drapeau et les statues confédérés ont été enlevés dans de nombreux endroits. Malheureusement, le débat national sur le sujet aux États-Unis est au point mort.

CES LIEUX AIDENT LA NATION À MIEUX APPRENDRE DE SES MODÈLES

C’est pourquoi, en novembre 2017, le National Trust for Historic Preservation a lancé le Fonds d’action pour le patrimoine culturel afro-américain, une campagne de 25 millions de dollars pour reconstruire une véritable identité nationale qui reflète la diversité de l’Amérique. Je suis fier de diriger cette action pour créer de la confiance, qui préserve les paysages culturels et les monuments historiques qui témoignent de la richesse de la vie, de l’histoire et de l’architecture afro-américaines. À travers la conservation du patrimoine, nous voulons montrer au monde et à notre nation la culture, les idéaux, la politique, l’art et l’espoir de l’Amérique. Nous retraçons l’histoire négligée incarnée dans ces lieux : celles de la résilience afro-américaine, de l’activisme et de la réussite qui sont fondamentales pour la nation elle-même.

Villa Lewaro bâtie en 1924, à Irvington, dans l’État de New York, propriété de la millionnaire Madam C.J. Walker, l’une des plus brillantes entrepreneuses afro-américaines. Courtesy of A’Lelia Bundles/Madam Walker Family Archives

Avec urgence et entrain, le public devrait investir et restaurer davantage de biens qui ont une valeur culturelle exceptionnelle. L’architecture impressionnante de la Villa Lewaro à Irvington, dans l’État de New York, liée à l’esprit d’entreprise de la femme d’affaires autodidacte Madam C.J. Walker, et les majestueux brownstones de style italien de New York qui évoquent l’œuvre du poète Langston Hughes, méritent la même attention et admiration que Monticello, la maison de [Thomas] Jefferson, ou que le Domaine de Biltmore de George Vanderbilt. Les maisons d’enfance simples et sans fioritures de l’avocate des droits civiques Pauli Murray et de la chanteuse Nina Simone, en Caroline du Nord, imprégnées de leurs héritages d’activisme politique et d’artiste majeur, devraient être mises en valeur, pour que le public les apprécie au même titre que le lieu de naissance de Lincoln et que l’Elkhorn Ranch de Theodore Roosevelt. Ces lieux aident la nation à mieux apprendre de ses modèles, qui font figure d’exemples pour l’enseignement supérieur, la confiance en soi et le leadership. Préserver cette toile de fond de notre culture, de notre fierté et de notre patrimoine communs est un acte de justice raciale et doit être considéré comme un droit civil.

Aujourd’hui, le débat sur les statues des Confédérés fait de nouveau rage. Alors que nous reconsidérons le passé confédéré des États-Unis et que les tensions raciales et ethniques qui couvent depuis longtemps bouillonnent, cette intensité imprègne tous les aspects de notre politique, de notre culture, de notre société et de nos espaces publics. D’autres débattent de l’opportunité de renommer des bâtiments publics et des rues et de supprimer les statues publiques et les drapeaux de la guerre civile. La suprématie blanche, comme la cause perdue que représentent ses monuments, est un faux récit, une construction. Ses marqueurs permanents de fierté et de préjugés dans l’espace public sont une fausse vérité qui a pris une forme physique, car l’art a contribué à plus d’un siècle d’inexactitudes historiques concernant l’histoire américaine. Le peuple de cette nation, par sa dissidence et l’affirmation collective de ces préoccupations, s’est impatienté face à une politique qui accrédite des idées qui s’opposent aux objectifs de notre démocratie.

LA SUPRÉMATIE BLANCHE, COMME LA CAUSE PERDUE QUE REPRÉSENTENT SES MONUMENTS, EST UN FAUX RÉCIT, UNE CONSTRUCTION

Une grande partie du débat sur les statues confédérées est de savoir s’il faut les déboulonner et même les détruire. Leur retrait ne signifie pas que ces statues ne peuvent pas servir un autre objectif ailleurs pour raconter l’histoire de la Confédération et comment les vestiges culturels de l’esclavage persistent obstinément dans notre société près de deux siècles après la proclamation d’émancipation. Elles peuvent servir un objectif puissant dans d’autres espaces où le contexte et des informations réfléchies décrivent leur relation à l’histoire américaine et leur lien avec les problèmes actuels.

Maison natale de la chanteuse Nina Simone à Tryon, en Caroline du Nord. Photo : Nancy Pierce/National Trust for Historic Preservation, D.R.

Nous pouvons également étendre le propos pour répondre à des questions audacieuses. Comment l’Amérique devrait-elle préserver les monuments confédérés pour que nous n’oubliions jamais leur signification et leur tort ? Quel est le rôle de la communauté afro-américaine, des dirigeants civiques, des conservateurs, des artistes et des bailleurs de fonds pour envisager des territoires de compréhension et de réconciliation ? Le but de la pratique de la conservation du patrimoine n’est pas d’arrêter le changement, mais d’offrir des outils qui aident une société à gérer le changement de manière à ne pas le déconnecter de l’héritage avec son passé. Les lieux historiques peuvent favoriser une véritable guérison, une véritable équité et une validation de tous les Américains et de leur véritable histoire.

COMMENT L’AMÉRIQUE DEVRAIT-ELLE PRÉSERVER LES MONUMENTS CONFÉDÉRÉS POUR QUE NOUS N’OUBLIIONS JAMAIS LEUR SIGNIFICATION ET LEUR TORT ?

Laissez des artistes et des designers comme Kehinde Wiley, Kara Walker, Adam Pendleton et Walter Hood créer de nouvelles œuvres d’art où les sculptures des Confédérés se dressaient autrefois, pour évoquer une histoire positive stimulante. Marquons l’espace et la culture avec des formes qui représentent le meilleur de l’expérience humaine pour nous rappeler toutes les contributions de l’Amérique noire. Laissez le lien entre les espaces publics et les statues des Confédérés disparaître, laissant place à des ruines qui ne seront plus jamais entretenues. Ces sites de conscience rappelleront aux nations de ne jamais oublier le pouvoir de la propagande et des politiques raciales menées avec violence. Comme un sablier, où chaque grain de sable qui tombe est tiré vers le bas par des forces plus importantes, laissez cette communauté de faux héros profiter de leur propre décomposition. Parce que la vérité est que dans la réalité de ce moment, les monuments confédérés, avec leur fierté et leurs préjugés, sont une histoire en voie de disparition.

Brent Leggs est le directeur exécutif du Fonds d’action pour le patrimoine culturel afro-américain du National Trust for Historic Preservation