Opinion
Musées et Institutions

Le plaidoyer de Nanette Snoep pour une décolonisation collaborative des arts

Nommée en janvier 2019 directrice du Rautenstrauch-Joest Museum, à Cologne, après dix-sept ans passés au musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, Nanette Snoep entend ouvrir le musée ethnographique aux artistes contemporains.

Le parcours de Nanette Snoep, anthropologue de formation et commissaire d’exposition, est celui d’une activiste. Après avoir été conservatrice en chef de la section Histoire au musée du quai Branly-Jacques Chirac, elle a dirigé, depuis 2014, différents musées ethnographiques en Allemagne : en Saxe tout d’abord, à Cologne aujourd’hui, où cette femme engagée, originaire des Pays-Bas, est à la tête du Rautenstrauch-Joest Museum, musée des Cultures du monde. De son passage dans la capitale française, on se souvient notamment de deux expositions phares qu’elle avait codirigées : « Exhibitions : l’invention du sauvage », en 2011, en collaboration avec Lilian Thuram et Pascal Blanchard, sur les zoos humains et, en 2012, « Les Maîtres du désordre ».

Nanette Snoep © Martin Classen et Arno Jansen

Nanette Snoep ne cache pas ses craintes de voir l’exercice se limiter à un simple phénomène de repentance, les anciens pays colonisateurs restant à l’initiative de ce qu’ils définissent comme une « décolonisation » de l’histoire de l’art.

De mémoire de commissaire, ces manifestations, qui ont attiré un très large public, ont, à l’époque, rencontré de nombreuses résistances. Sans doute est-ce sa grande ténacité qui a conduit alors Nanette Snoep à rejoindre les musées ethnographiques de Dresde, Leipzig, puis Herrnhut, où elle a pu laisser libre cours à sa volonté de moderniser des institutions dont l’approche néoprimitiviste la contrariait. « Bien que l’Allemagne ait perdu ses colonies après la Première Guerre mondiale, elle détient une des plus grandes collections coloniales en Europe », a-t-elle déclaré, lors d’une table ronde organisée par Le Cube à Rabat, dans le cadre du programme « Travelling Narratives ». Pas moins de trois millions d’objets y seraient ainsi conservés, « autant d’objets blessés, qui hantent notre conscience », déplore-t-elle.

Ouvrir les musées

« Les musées, qu’ils soient ou non ethnographiques, explique-t-elle, sont aujourd’hui des musées minés. À charge pour nous de penser le futur en commençant par repenser le musée en tant qu’institution. » Ouvrir les musées à un plus large public, incluant, comme ce fut le cas lors des différentes manifestations mises en place en Saxe, des étudiants des Beaux-Arts, des migrants, des réfugiés syriens, des artistes contemporains tant européens qu’africains, telle est la mission que s’est assignée la directrice du musée de Cologne : « On définit souvent les musées comme des lieux de conservation. Or, précise-t-elle, je voudrais en faire des lieux de conversation, des lieux d’échange et de démocratie. […] Le musée est encore trop souvent un lieu de pouvoir et de censure. »

Grange à riz, Rautenstrauch-Joest- Museum – Kulturen der Welt, Cologne. © Martin Classen et Arno Jansen

Tel a été le sens des actions menées en Saxe, comme autant d’essais de décoloniser des collections bien mal acquises. « Mes pratiques ne sont pas des réponses, prévient-elle cependant, ce sont seulement des tentatives. » Des tentatives de démocratisation et d’interrogation de la place que peuvent occuper les artistes contemporains dans des institutions se prêtant aujourd’hui à la controverse. C’est ainsi qu’a été présentée, par exemple, à Dresde, entre 2016 et 2018, une exposition expérimentale et évolutive, dans le cadre d’un cycle mensuel intitulé « Prolog #1-10. Histoires d’individus, d’objets et de lieux », au cours duquel des artistes contemporains et des étudiants des Beaux-Arts ont été invités à travailler sur les collections ethnographiques du musée. Les visiteurs ont eu ainsi la surprise de découvrir des objets invisibles, enfermés dans des boîtes accompagnées d’enregistrements audio racontant l’histoire même de ces objets : une expérience immersive laissant à l’histoire coloniale la place et le temps d’être racontée. « Il faut ouvrir le musée et le considérer comme une archive permettant un travail collectif », commente Nanette Snoep, rappelant au passage que 80% des collections ethnographiques ont été rassemblées dans un contexte de grande violence, fut-elle parfois symbolique : « On ne donne pas délibérément des objets sacrés à son colonisateur », tient-elle à souligner. Dans la même veine, le sculpteur Freddy Tsimba et le performeur Eddy Ekete ont proposé au Grassi Museum für Völkerkunde, à Leipzig, de décembre 2018 à avril 2019, l’exposition « Megalopolis – Voix de Kinshasa » : sous la forme d’une carte blanche, vingt-quatre artistes congolais ont conçu leur propre exposition à partir des collections du musée. L’artiste plasticien Dolet Malalu, qui a participé à l’aventure, se souvient « d’une sorte de rituel » où il s’agissait « de désenchaîner nos ancêtres prisonniers des musées ethnographiques ».

Resituer la mémoire

Bien entendu, ces différentes manifestations se déroulent dans le contexte particulier de la question de la restitution des objets d’art africains pillés par les anciennes puissances coloniales. Le rapport établi par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy – laquelle avait démissionné, en 2017, du comité d’experts du Humboldt Forum, à Berlin, qui devait accueillir un musée des arts non-européens, dont l’ouverture est repoussée sine die – aurait eu un plus grand retentissement enAllemagne qu’en France, selon Nanette Snoep. Celle-ci ne cache pas ses craintes de voir l’exercice se limiter à un simple phénomène de repentance, les anciens pays colonisateurs restant à l’initiative de ce qu’ils définissent comme une « décolonisation » de l’histoire de l’art. «]L’Europe ferme ses frontières et, en même temps, est prête à restituer les objets pillés. C’est une situation curieuse qu’il va falloir analyser », constate-t-elle. À la question de savoir si ces objets ne représenteraient pas des blessures de guerre impossibles à panser, Nanette Snoep avoue son inquiétude : « L’objet est souvent juste par procuration. C’est la restitution de l’histoire et de la mémoire qui est importante. Je ne pourrai pas panser les blessures toute seule. Les cicatrices vont rester, mais je peux aider à les panser. »

Vue de l’exposition « Megalopolis – Voix de Kinshasa », Grassi Museum, Leipzig, 2019. © D.R.

Pour l’heure, en compagnie de sa nouvelle équipe, la directrice du musée des Cultures du monde vient d’inaugurer un projet collaboratif avec le Musée national de Nairobi et un collectif d’artistes travaillant sur les collections kényanes du musée. Une prochaine exposition, annoncée pour 2020, se tiendra dans les deux villes partenaires. L’avenir du «musée post », comme aime à l’appeler, non sans humour, Nanette Snoep, qui rechigne à se définir comme une directrice postcoloniale, est en marche…

Rautenstrauch-Joest-Museum – Kulturen der Welt, Cäcilienstrasse 29-33, 50667 Cologne, Allemagne.