Opinion
Perspectives

La disparition d'un certain New York

Avec le décès du critique d’art Douglas Crimp, c’est une partie du New York alternatif des années 1960-1980 qui s’éteint. Un territoire et une époque immortalisés par Peter Hujar, dont les photographies sont exposées cet automne au Jeu de Paume.

Le 5 juillet dernier mourait Douglas Crimp (1944-2019). Le critique d’art, commissaire d’exposition, enseignant et éditeur aussi rigoureux que bienveillant renouvela l’interprétation du rapport de la création à son contexte social et politique. Celui que l’on connaît peut-être mieux pour avoir identifié et théorisé la Pictures Generation compte parmi les premiers acteurs du milieu de l’art à s’engager activement dans la défense des droits des communautés gay. Dès 1987, Crimp rejoint ainsi Act Up et dirige la publication d’un numéro spécial de la revue October entièrement consacré à la crise du sida. La même année, Peter Hujar (1934-1987) succombe à une pneumonie liée au virus dévastateur. Immense photographe américain encore trop méconnu en France, Hujar est une figure quasi légendaire de la vie de bohème de downtown Manhattan, entre la fin des années 1960 et celle des années 1980. Proche de Nan Goldin, Fran Lebowitz, Susan Sontag, Paul Thek, Andy Warhol ou encore David Wojnarowicz, Peter Hujar est indissociable d’un certain underground new-yorkais aujourd’hui largement disparu.

Hujar est une figure quasi légendaire de la vie de bohème de downtown Manhattan, entre la fin des années 1960 et celle des années 1980.

Au cœur de sa pratique réside le portrait, réalisé le plus souvent dans son atelier-loft de l’East Village,lors de longues séances de prises de vue. Il choisit ses sujets avec une même prédilection pour l’audace et la marginalité, donnant toujours le sentiment d’une intimité lucide et tendre avec des êtres aux airs à la fois intrépides et vulnérables. Hujar pose aussi son regard sur des animaux, des natures mortes et des paysages urbains, surtout ceux de New York, ville intimement liée, chez l’artiste, à la représentation du corps, principalement masculin. Dans une atmosphère diffuse de vitalité fragile, les superbes tirages en noir et blanc, réalisés par le photographe lui-même, offrent une vision subversive et mélancolique de la beauté.

Peter Hujar, Gay Liberation Front Poster Image, 1970, tirage gélatino- argentique, The Morgan Library & Museum.  © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York, et Fraenkel Gallery, San Francisco

Repéré au début des années 1970 par Richard Avedon et Marvin Israel, Hujar abandonne rapidement la photographie de mode pour se consacrer exclusivement à sa production artistique, qui peine pourtant à le faire vivre. De son vivant, son œuvre connaît peu de succès, à l’exception du remarquable projet qu’il organise à la Gracie Mansion Gallery, à New York, en 1986. Quarante des soixante-dix images rassemblées alors constituent la deuxième partie de la rétrospective présentée l’année dernière à la Fundación Mapfre, à Madrid, puis au Morgan Library and Museum, à New York. Une dernière étape mène au Jeu de Paume, à Paris, en octobre prochain, pour une exposition essentielle, la bien-nommée « Peter Hujar. The Speed of Life ».

« Peter Hujar. The Speed of Life », 15 octobre 2019-19 janvier 2020, Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris.