Opinion
Perspectives

L'art brut touche au but

Bruno Decharme © Wikimedia commons

C’est peu de dire que l’art brut aura mis du temps à atteindre une reconnaissance institutionnelle en France. Une étape décisive a été franchie avec l’annonce le 10 juin de la donation de la collection de Bruno Decharme au Centre Pompidou. Jean Dubuffet, l’inventeur du terme « Art brut » en 1945 et grand collectionneur de ces œuvres réalisées par des artistes n’ayant reçu aucune formation académique dans le domaine de l’art, avait tourné le don à l’Hexagone pour donner sa collection à la Ville de Lausanne en 1971. Riche de 5 000 pièces, cet ensemble exceptionnel a ouvert au public en 1976 dans la cité helvète au sein du château de Beaulieu. Le départ pour la Suisse de ces œuvres constitua pour beaucoup de défenseurs de cet art et de ces artistes un grand choc. L’architecte Alain Bourbonnais, lui-même créateur des Turbulents, décida par exemple d’ouvrir au public sa collection. Le musée de La Fabuloserie accueillit ainsi ses premiers visiteurs à Dicy, dans l’Yonne, en 1983. Madeleine Lommel en fut tout autant affectée, elle qui décida de poursuivre l’action de Jean Dubuffet en France en créant en 1982 la collection de L’Aracine. Après une grande exposition que le LaM à Villeneuve-d’Ascq lui consacra en 1997, 3 900 œuvres de 170 artistes furent données au musée de la métropole lilloise qui se dota d’un bâtiment signé Manuelle Gautrand pour l’accueillir. Depuis son ouverture en 2010, le LaM était le seul musée en France à présenter de façon permanente de l’art moderne, contemporain et brut. Dès le 23 juin, il sera rejoint par le Centre Pompidou qui consacrera une salle à un accrochage par rotation de pièces choisies parmi les 921 œuvres de 242 artistes de la donation Bruno Decharme. Le musée national d’art moderne est longtemps resté discret dans le soutien à l’art brut. Cet ensemble inespéré lui permet donc de rattraper ce retard et d’intégrer les pièces d’artistes parfois devenus inaccessibles. Pour la plus importante collection d’art moderne en Europe, il s’agit d’un moment historique.