Opinion
Perspectives

Il faut faire face aux dures réalités de « l’appropriation coloniale »

Nicholas Thomas, professeur d’anthropologie historique à l’université de Cambridge, revient sur le discours qu’a prononcé Emmanuel Macron sur la restitution d’œuvres africaines le 28 novembre dernier, à Ouagadougou.

C’est très encourageant que le président français s’intéresse à cette question [de restitution]. Pendant les dernières décennies, les commissaires d’exposition européens ont plutôt privilégié le travail collaboratif avec l’Océanie, l’Asie et l’Afrique. Ensemble, ils ont organisé des recherches, co-commissariats, acquisitions d’œuvre et ont été amenés à négocier la destination et la conservation d’importantes collections. Ainsi, en 1960, le Museum of Archaeology and Anthropology à Cambridge rendait des objets sacrés à l’Uganda Museum, à Kampala.

Nous avons mis beaucoup trop de temps à mettre en place des initiatives comme celle-ci après la décolonisation. Je suis sûr qu’Emmanuel Macron est conscient qu’en plus de rendre les artéfacts, il faut aussi améliorer les infrastructures des musées dans les nations africaines. De même, il convient également de renforcer la conservation et le commissariat d’exposition dans l’ensemble du continent. C’est en finançant l’éducation et le personnel de manière soutenue que ces collections pourront bénéficier au public. Car les prêts à long terme permettent déjà d’amorcer la recherche et le commissariat collaboratif – souvent, même, plus rapidement que la simple restitution d’œuvres.

Emmanuel Macron a tout à fait raison de signaler qu’il est indispensable de continuer à exposer l’art africain (et, j’ajouterais, océanien, amérindien et asiatique). Maintenant, plus que jamais, il est nécessaire de montrer les réussites des cultures extra-occidentales aux visiteurs européens. Les migrants d’origine africaine qui habitent en Europe devraient pouvoir accéder à leur propre histoire. Or, si de nombreux intellectuels en Afrique et en Océanie ont souligné l’importance de ces artéfacts (les œuvres étant, selon eux, les « ambassadrices » de leur culture au sein de musées européens prestigieux), ces derniers restent cependant sceptiques face aux motivations derrière les choix des politiciens.

Nous devons nous confronter aux dures réalités de l’appropriation coloniale en Europe et de la décolonisation, tout en reconnaissant, par ailleurs, l’indifférence dont font preuve certains gouvernements africains à l’égard de leur héritage culturel. Dans la sphère culturelle, il n’existe pas un seul problème qui ait été représenté de façon aussi simpliste que celui-ci. Et pourtant, il s’agit d’une question qui relève du « cas par cas » et qui mérite d’être étudiée méticuleusement.

Or, des difficultés comme celles-ci ne justifient pas, pour autant, la passivité et l’inactivité face à cette question. L’engagement d’Emmanuel Macron à ce sujet sera probablement bien reçu par un grand nombre de commissaires d’exposition. Celui-ci pourrait en outre inciter d’autres gouvernements européens à faire de même (notamment la Grande-Bretagne, pour qui une initiative comme celle-ci serait très pertinente, étant donné son passé colonial). Il est fort possible que ce choix augure une nouvelle ère où le dialogue (lorsqu’il est fondé sur une recherche prudente) est roi, et où les initiatives favorisant l’accessibilité de ces artéfacts au public africain sont réalisées sur le long terme.

Nicholas Thomas, professeur d’anthropologie historique et directeur du musée d’Archéologie et Anthropologie à l’université de Cambridge.

Appeared in The Art Newspaper Digital, The Art Newspaper