Opinion
Perspectives

Clément Cogitore choisit "La Vierge de L’Annonciation" d’Antonello de Messine et la fresque "Le triomphe de la mort"

Alors qu’il était pensionnaire à la Villa Médicis, à Rome, en 2012, l’artiste français découvrit ces deux peintures exceptionnelles de la Renaissance conservées au Palazzo Abatellis, à Palerme.

Le Palazzo Abatellis abrite de nombreuses œuvres rassemblées dans la Galleria regionale della Sicilia, dont La Vierge de l’Annonciation peinte en 1476 par Antonello de Messine et Le Triomphe de la mort, une fresque réalisée vers 1446 par un inconnu, baptisé depuis « le Maître du Triomphe de la mort ». Sidéré et ému, Clément Cogitore comprit, à leur vue, de quel feu est animé tout geste artistique, le sien parmi les autres : accueillir au cœur d’une œuvre la volonté d’une ascèse en même temps que l’envie d’un immense spectacle.

Antonello de Messine, La Vierge de l’Annonciation, 1474-1476, tempera et huile sur bois. © D.R.

La naissance du hors-champ en art

Si les deux œuvres se distinguent ouvertement l’une de l’autre, tant par leur format et leur récit que par leur touche picturale, le lien qu’elles tissent imperceptiblement entre elles concentre en effet la puissance potentielle et intemporelle des images – à la manière d’un double précipité du geste artistique. Comme si la peinture italienne avait inventé au XVe siècle la promesse qui traverse toute l’histoire de l’art jusqu’à aujourd’hui : entremêler la délicatesse à la grandiloquence, le chuchotement au cri, le hors-champ à l’exhibition, l’intime au social, l’indicible au visible. En pleine répétition début septembre pour le ballet qu’il met en scène à l’Opéra Bastille cet automne, Les Indes galantes de Jean-Baptiste Rameau – un exercice inédit pour ce cinéaste et vidéaste, lauréat du prix Marcel Duchamp 2018 –, il nous avoue sa dette artistique face à ces œuvres qu’il perçoit comme un double manifeste esthétique résumant ce qu’il cherche lui-même dans ses films, vidéos, photographies et installations. « Ces deux peintures expriment ce que l’art peut produire de radicalement différent et de radicalement complémentaire. » Outre qu’il produit un vrai trouble chez lui, tant « le geste fin et le visage serein et inquiet de la Vierge, mélange de peur et d’apaisement », le touchent, le petit tableau d’Antonello de Messine (45 × 34,5 cm) constitue à ses yeux une vraie « révolution picturale ». Clément Cogitore en avait déjà pris la mesure en voyant un court métrage du cinéaste Eugène Green, Correspondances (2007), où le tableau occupe une place particulière dans l’histoire d’une relation épistolaire entre deux adolescents, Virgile et Blanche. Lui-même réalisa en 2012 une magnifique photographie, intitulée Annonciation, qui montre une jeune fille recevant une nouvelle divine dans sa chambre obscure.

« ce qui est montré, et ce qui ne l’est pas: dans mes films, cet enjeu est central. les ellipses, les écrans noirs, la volonté de retirer des éléments du cadre, de soustraire des images, m’obsèdent sans cesse. »

« Avec cette toile d’Antonello de Messine, on assiste à la naissance du hors-champ dans l’histoire de l’art », affirme Cogitore. Marie regarde à l’extérieur du cadre, ne fixe pas le spectateur mais l’archange Gabriel, invisible, dont on devine la présence à ses côtés. Par ailleurs, Antonello de Messine représente Marie de façon simple, sans arrière-plan doré, recouverte d’un drapé sobre. « C’est la première fois qu’un peintre ne figure pas l’ange Gabriel dans une Annonciation, observe Clément Cogitore. L’ange, donc l’événement, reste hors champ; ses effets seuls intéressent le peintre. Cette Annonciation s’entend comme l’annoncé; c’est l’effet de l’action sur le monde qui compte. »

Cette nouvelle place accordée au hors-champ dans le cadre de la représentation du monde, fût-il divin, définit le cœur de la grammaire cinématographique, fondée sur le rapport champ/contrechamp, sur la tension entre ce qui est montré et ce qui ne l’est pas. « Tout mon travail est traversé par cette question du hors-champ », reconnaît le jeune artiste français, habité par l’imaginaire classique italien. « Ce qui est montré, et ce qui ne l’est pas : dans mes films, cet enjeu est central. Les ellipses, les écrans noirs, la volonté de retirer des éléments du cadre, de soustraire des images, m’obsèdent sans cesse. »

Une œuvre qui contient tout

Mais cette obsession pour le retrait, le silence, le secret ou la concision se déploie dans une parfaite symétrie avec la démesure, l’hypertrophie, l’outrance ou la dilatation. C’est à cette attraction inversée que renvoie son autre peinture adorée de ce Palazzo Abatellis, Le Triomphe de la mort. Une figure opposée de l’Annonciation de Messine. « Là, on est dans le modèle du blockbuster pictural », qui cherche à « sidérer le regard », à « produire de la terreur » par la surenchère visuelle. Le contraire de la soustraction. Cette fresque sans auteur identifié est emblématique de l’iconographie macabre de la fin du Moyen Âge : la Mort chevauche sa terrifiante monture et pénètre dans un jardin luxuriant, pour n’épargner personne. Elle incarne l’autre pôle d’attraction pour un artiste : celui de l’art total, du grand spectacle, de l’œuvre qui contient tout. « Je me retrouve d’une certaine manière dans cette tradition de l’art total, tout en aspirant à l’ascèse, au hors-champ, à la soustraction, au retranchement, confie Clément Cogitore. Mon travail se situe dans l’héritage de ce double pôle esthétique, dans cette tension entre deux modes de représentation du monde », entre soustraction et surenchère.

Anonyme, Le Triomphe de la mort, vers 1450, fresque. © D.R.

Ces deux fils opposés traversent ses films et essais-poèmes cinématographiques réalisés ces dix dernières années – Un archipel; Memento mori; Tahrir; Élégies; Ni le ciel ni la terre; L’intervalle de résonance; Braguino… –, sans former pour autant la matrice d’une règle fixe, annoncée. « Je multiplie les fausses pistes dans mes films. Souvent, devant eux, on ne sait pas très bien l’on va, reconnaît-il. J’aime au fond aller dans d’autres endroits, dans des espaces plus inconfortables », en écho aussi aux cinéastes actuels qu’il adore, tels Apichatpong Weerasethakul, Eugène Green ou Pedro Costa, sans parler des maîtres, Andreï Tarkovski ou Robert Bresson. Héritier d’une tradition esthétique définie par sa croyance quasi mystique en l’image, par une recherche infinie de ce qui se cache dans la visibilité même, Clément Cogitore trouve aujourd’hui dans la mise en scène d’un opéra-ballet de Rameau une autre manière de pro-longer sa quête. « Les Indes galantes est une pure machine à enchanter, c’est un spectacle total ! Rameau a inventé un vrai divertissement, c’est-à-dire une façon de détourner le regard, de prendre congé du monde réel. J’interroge cela avec les danseurs et les chanteurs sur la scène de l’Opéra. Qu’est-ce que divertir ? » Du XVe siècle italien au XVIIIe siècle français, Clément Cogitore tire du classicisme la matrice secrète de son rapport au contemporain : l’éternel recommencement d’un questionnement sur le mystère de la présence et la grâce d’un geste habité.

Palazzo Abatellis, via Alloro 4, 90133 Palerme, Italie.