Opinion
Perspectives

Chiara Parisi évoque ses sources

Commissaire de l’exposition « La Source » à la Fondation Carmignac, Chiara Parisi confie sa fascination pour un autoportrait de Maurizio Cattelan qui réactive son premier émerveillement artistique : Arcimboldo.

À la source d’une émotion ou d’un élan existentiel, que retrouve-t-on sinon un souvenir d’enfance ? Cette sensation d’une remémoration immédiate et évidente a traversé Chiara Parisi en découvrant l’œuvre qu’elle avait commandée à Maurizio Cattelan pour l’exposition « La Source » : un autoportrait imposant, où le visage sculpté de l’artiste est recouvert de figures miniatures évoquant ses pièces les plus connues, assemblées à la manière d’une chevelure de substitution (le pape écrasé par une météorite, un cheval accroché à un mur…). Greffées sur son crâne blanc, elles sont les traces de son inspiration, les sources de sa vitalité artistique. « Une pièce irrésistible, centrale dans l’exposition, qui fascine le public », reconnaît Chiara Parisi, proche de l’artiste depuis qu’ils se sont connus à Rome il y a vingt ans. De lui, elle a monté en octobre 2016 une exposition marquante, «,Not Afraid of Love », à la Monnaie de Paris, qu’elle dirigea cinq ans, avant de rejoindre la Villa Médicis à Rome en 2017. En tant que commissaire invitée durant deux ans, elle y exposa Tatiana Trouvé, Elizabeth Peyton, Annette Messager ou Annick et Patrick Poirier.

Une scène primitive

Si, par-delà sa fulgurance intrinsèque, cet autoportrait à la fois conceptuel et ludique, surréaliste et sensuel, bouleverse Chiara Parisi, c’est parce qu’il résonne précisément avec l’œuvre du premier artiste qu’elle aima intensément : Arcimboldo, ce peintre italien du XVIe siècle dont elle découvrit les célèbres portraits composés de végétaux, fruits, légumes ou animaux lors d’une visite organisée par son collège au Palazzo Grassi, à Venise, en1987. L’institution était à l’époque dirigée par Pontus Hultén, directeur artistique historique du Centre Pompidou dans les années 1970. Une vraie scène primitive pour elle, c’est-à-dire le moment inaugural d’une attention tremblante pour l’art. « Je n’ai découvert que bien plus tard la place essentielle de Hultén dans l’histoire de l’art, tout comme j’ai mis du temps à rattacher mon goût pour l’art contemporain à cette première émotion forte dans un musée », confie Chiara Parisi. Qui poursuit : « En voyant pour la première fois, il y a quelques semaines, la pièce de Maurizio Cattelan, arrivée à la Fondation Carmignac dix jours avant le vernissage, j’ai aussitôt pensé aux portraits d’Arcimboldo, en particulier celui que je préfère, L’Eau, composé de dizaines de poissons, mais aussi au Jeune Bacchus malade du Caravage.»

Maurizio Cattelan, Untitled, 2019, vue de l’exposition « La Source » à la Fondation Carmignac, île de Porquerolles. © Luc Boegly/David Desrimais Éditeur

À la fois surprise (par son rapprochement) et assurée (de ses choix), elle met aujourd’hui à jour ce lien entre le premier artiste qu’elle aima, à l’adolescence, et l’artiste qu’elle connaît le mieux depuis qu’elle est devenue une commissaire reconnue dans le milieu de l’art contemporain – ils sont tous deux Italiens, comme elle, même si elle reste étrangère à toute considération patriotique. Sans l’avoir prédéterminé ou réfléchi en amont, à la manière de ceux qui s’échinent à donner du sens à leurs actions et à leurs idées, à identifier des correspondances secrètes entre des événements et des rencontres, afin de se rassurer à bon compte sur la logique de leurs existences, Chiara Parisi, installée à Paris depuis dix ans, prend simplement acte de cette association (d’idées, de gestes, d’affections). Chez Arcimboldo, elle aime ce que Roland Barthes en disait dans un texte en 1978, réédité plus tard au Seuil dans le recueil L’Obvie et l’Obtus : il comparait sa méthode de construction des têtes

le visage sculpté de l’artiste est recouvert de figures miniatures évoquant ses pièces les plus connues, assemblées à la manière d’une chevelure de substitution (le pape écrasé par une météorite, un cheval accroché à un mur…)

à celle du langage, considérant ses toiles comme un « laboratoire de tropes ». « Un coquillage vaut pour une oreille, c’est une Métaphore. Un amas de poissons vaut pour l’Eau dans laquelle ils habitent –, c’est une Métonymie. Le Feu devient une tête flamboyante, c’est une Allégorie. » Il ajoutait : « Au-delà de la perception et de la signification […], se développe tout un monde de la valeur : devant une tête composée d’Arcimboldo, j’en viens à dire, non seulement : je lis, je devine, je trouve, je comprends, mais aussi : j’aime, je n’aime pas. Le malaise, l’effroi, le rire, le désir entrent dans la fête. »

D'Arcimboldo à Cattelan, un langage commun

N’est-ce pas ce sens de la fête, traversée par tous ces sentiments enchevêtrés (le rire, le malaise, l’effroi), à laquelle invite à sa manière Maurizio Cattelan, à quatre siècles d’écart mais avec la même capacité à ne jamais se faire oublier tant les œuvres s’impriment facilement dans les mémoires? Chiara Parisi le pense. Elle retrouve ce jeu de langage et de significations d’Arcimboldo dans l’œuvre de Cattelan, qui reste à ses yeux « un artiste conceptuel, moins provocateur que très structuré et obsédé par les tabous, par des choses très simples, comme la mort ou la religion ».

« Mais le plus fou dans mon admiration pour Arcimboldo, c’est que j’ai découvert que sa mère s’appelait Chiara Parisi ! Et il semble qu’il soit le même jour que moi ! » Un signe du destin ? Si l’on voulait jouer légèrement avec les catégories psychanalytiques, on pourrait projeter dans ses affects et ses choix de vie une pulsion maternelle fixée sur les artistes, ses fétiches à elle.

Une mère, elle l’est d’une certaine manière pour Maurizio Cattelan, qu’elle a connu à une époque où l’artiste ne bénéficiait pas encore de la reconnaissance qu’il a aujourd’hui. « Maurizio est très populaire ; lorsque je me suis promenée avec lui à Florence récemment, plein de gens l’arrêtaient dans la rue, c’était incroyable. » Sa générosité est toujours « le fruit de la confiance qu’on lui accorde ». Elle a pu le mesurer, par exemple, lorsque l’artiste a voulu écrire à sa place de « magnifiques lettres » de candidature à la direction d’institutions comme la Monnaie de Paris ou le Centre international d’art et du paysage, à Vassivière, où elle passa sept ans à exposer de jeunes artistes, tel Cyprien Gaillard. Cette affinité élective, au service de ses élections, ne s’est jamais démentie jusqu’à cet autoportrait présenté chez les Carmignac à Porquerolles. Alors qu’il avait annoncé se retirer du champ de l’art, Cattelan a replongé, sous l’effet de ses appels empathiques. Revitalisé, l’artiste prépare même pour septembre prochain une exposition au Blenheim Palace, le château de Winston Churchill, dans l’Oxfordshire. D’ici là, Chiara Parisi aura peut-être trouvé une nouvelle institution à diriger. Où qu’elle soit, elle restera hantée par la source de ses émerveillements qui, d’Arcimboldo à Cattelan, irriguent sa vie.