Opinion
Marché de l'art

Après la pandémie, le marché de l'art pourra-t-il redevenir "normal" ?

Certains acteurs du monde de l’art voient dans l’impact du coronavirus une chance de ralentir le rythme effréné du marché mondial et de repenser l’ensemble de l’écosystème artistique.

Par le passé, un certain fantasme a fait peser sur les pauvres la propagation des épidémies. Mais avec le Covid-19, cela semble précisément l’inverse. Selon Marc Glimcher, PDG de la Pace Gallery, « ce sont les gens riches et qui voyagent qui servent de vecteurs à ce virus. » En témoigne la fermeture prématurée de la Tefaf Maastricht pour cause de cas de Covid-19 le mois dernier. Cette décision a réveillé le monde de l’art : oui, un virus peut se propager entre les murs des foires glamours et des plus prestigieuses maisons de vente aux enchères. La quantité d’huîtres, de champagne et de gel hydroalcoolique pour les mains n’y change rien, et n’immunise pas le visiteur privilégié. À Maastricht, l’atmosphère était « fébrile », explique Martin Clist, de la galerie Charles Ede (Londres), c’est « comme si la foire se déroulait sous l’eau, étouffée ». Georgina Adam, editor at large de The Art Newspaper, le dit avec justesse : « Il y a désormais un avant et un après coronavirus. »

L’énorme impact de la pandémie sur le marché de l’art est sans précédent, poussant à la fermeture les géants Christie’s et Sotheby’s. Presque toutes les ventes sont reportées et des milliers de collaborateurs télétravaillent, ce qui passait pour impensable auparavant. Mais quelles leçons seront tirées une fois, comme le dit Iwan Wirth, président et cofondateur de la galerie Hauser & Wirth, que nous serons sortis de « l’œil du cyclone » ? Le Suisse prévoit « un recalibrage, une consolidation des foires et un passage à une programmation lente le rythme du marché va ralentir ». Mais avec le nombre des foires reportées à l’automne, cela semble peu probable. Pourtant, prévient Marc Glimcher, « ce n’est pas en reprenant ce rythme hystérique et rapide des foires que les gens vont se remettre ».

Martin Creed, Everything is Going to be Alright (2011) sur la façade de l’espace de la galerie Hauser & Wirth dans le Somerset, au Royaume-Uni. Iwan Wirth, co-fondateur et directeur de la galerie, est actuellement en confinement non loin. © Martin Creed. Tous droits réservés ; DACS ; Photo : Jamie Woodley

Bien qu’il soit trop tôt pour quantifier l’impact financier de cette crise sur leurs affaires, Marc Glimcher et Iwan Wirth conviennent que le défi est sans précédent. « Ce sera une année très, très difficile pour le business, pronostique Iwan Wirth. Parce que c’est un virus, il a un élément existentiel. Cela affecte tout le monde. » Ce n’est pas, ajoute-t-il, une « crise systémique » comme le krach économique de 2008. Pour Marc Glimcher : « Cela ressemble davantage au 11 Septembre qu’à 2008. Cela va changer notre société. » Sans surprise, les gens « n’achètent tout simplement pas » actuellement, dit-il.

L’économiste Clare McAndrew partage cette analyse : « Lorsque vous vous souciez de la santé, de la sécurité,etc., il est difficile d’envisager de faire des acquisitions d’œuvres à des prix supérieurs. Même si cela n’a pas d’incidence financière directe sur certains collectionneurs, cette donnée psychologique est susceptible de tirer le marché vers le bas. » Selon Clare McAndrew, le coronavirus pourrait aggraver la tendance à la réduction des échanges internationaux, déjà enclenchée sous l’effet d’un protectionnisme accru, des tarifs de douane, etc. : « Le commerce transfrontalier et la diversité des acheteurs et vendeurs à l’échelle mondiale ont stimulé la croissance et protégé le marché au cours des deux dernières décennies. La croissance est menacée si les marchés se relocalisent. »

Alors que les avions sont cloués au sol, « les prix [du transport aérien d’œuvres d’art] montent en flèche », explique Adam Fields, fondateur et directeur de la compagnie de transport Arta. Le transport routier est encore opérant pour l’instant mais, avec les fermetures croissantes des frontières mises en place dans toute l’Europe, il sera bientôt impacté. De nombreux pays européens ont cessé de délivrer des licences d’exportation et l’Arts Council Export Licensing Unit du Royaume-Uni « a été suspendu jusqu’à nouvel ordre », selon un courriel envoyé le 20 mars, laissant de nombreux marchands dans l’embarras. Le libraire Daniel Crouch basé au Royaume-Uni, attend des licences pour des biens vendus à l’étranger pour un montant de 350 000 livres sterling : « Je ne serai pas payé tant qu’ils ne seront pas livrés », s’inquiète-t-il. Simon Sheffield, président exécutif de la compagnie de transport Martinspeed, affirme que le prix du fret aérien est « cinq à six fois plus élevé que d’habitude ». Il s’attend à ce que les envois d’œuvres d’art « soient réduits au minimum sous peu. Nous entrons en territoire inconnu. »

LA CROISSANCE EST MENACÉE SI LES MARCHÉS SE RELOCALISENT

Des millions d’euros ont été perdus à la suite des annulations de foires et, à l’heure actuelle, « la couverture [d’assurance] pour le Covid-19 ne peut pas être souscrite, même pour tout l’or du monde, explique Filippo Guerrini-Maraldi, président du département de gestion de fortune privée chez le courtier d’assurance RK Harrison. Pour les événements se déroulant dans un proche avenir, l’annulation en raison d’une maladie ne sera pas possible. Pour ceux qui se dérouleront dans plusieurs mois, elle redeviendra disponible, mais à un prix élevé ». Selon Pierre Valentin, associé en charge de la division Art & Cultural Property Law Group chez Constantine Cannon, « cette situation est sans précédent. Nous essayons de déterminer toutes les implications potentielles. »

En ce qui concerne les contrats entre les exposants et les salons reportés ou annulés, il affirme ne pas savoir exactement quelle loi est applicable, et que cela sera d’autant plus complexe à déterminer si l’exposant, l’organisateur du salon et le salon lui-même ne sont pas tous du même pays. De nombreux salons ont été « reportés » - beaucoup à l’année prochaine – plutôt qu’« annulés », ce qui pourrait avoir des implications plus importantes. « Si un salon est annulé, il est probable qu’un remboursement sera versé au marchand (éventuellement amputé de frais administratifs), explique Rudy Capildeo, associé du cabinet d’avocats Charles Russell Speechlys. Si une foire est reportée, elle conservera probablement l’avance versée par la galerie ». Mais, pour Pierre Valentin, cela « dépendra, aussi, de la loi du contrat et de son contenu. Il est difficile d’offrir des conseils génériques ».

LA CRISE PEUT RÉVÉLER DE NOUVELLES FAÇONS DE FAIRE DES AFFAIRES QUI DEVIENDRONT RAPIDEMENT LA NORME DU SECTEUR

À l’heure actuelle, « un sentiment d’unité au sein de la communauté artistique prédomine », explique Rudy Capildeo, mais il n’est pas exclu que les choses tournent mal. « Alors que les pressions sur les entreprises commencent à faire grincer les dents, cette bonne volonté pourrait ne pas durer très longtemps », prévient-il.

Confronté à la nécessité de faire face aux fermetures soudaines, le monde de l’art a trouvé pour seule issue une existence momentanément virtuelle. « Si vous comparez le monde de la mode avec le monde de l’art, notre offre numérique de vente au détail reste loin derrière ! » ironise Iwan Wirth. S’exprimant après une téléconférence sur l’application Zoom avec 90 employés de Hauser & Wirth travaillant à distance, il a ainsi déclaré : « La leçon à tirer de cette expérience réside dans le développement de la technologie ». Evan Beard, directeur national des services artistiques chez US Trust, est du même avis : « la distanciation sociale et les restrictions de voyage donnent aux maisons de ventes aux enchères, aux galeries et aux foires d’art l’occasion de tester des stratégies de vente numérique, telles que la réalité virtuelle et les enchères en ligne. Ainsi, la crise peut révéler de nouvelles façons de faire des affaires à moindre coût qui deviendront rapidement la norme du secteur. »

Comme Evan Beard et Iwan Wirth, Clare MacAndrew y voit une opportunité de tester des modèles de travail numérique et à distance. Bien que le marché ne se soit pas entièrement transféré en ligne, elle estime « qu’un événement catalytique apparemment sans rapport, comme c’est souvent le cas, peut provoquer des changements sur le marché. Il sera donc intéressant de voir quels seront les développements dans l’avenir ». Même interrogation pour Marc Glimcher, dont la galerie vient de lancer une série d’expositions en ligne : « si je mets en ligne une exposition d’un artiste [très demandé] comme Adam Pendleton ou Loie Hollowell, les gens vont-ils acheter ? Nous allons le découvrir. »

Compte tenu de la volatilité financière sans précédent de ces dernières semaines, il est trop tôt pour prédire vers quel type de récession et de reprise nous allons nous diriger. « J’espère que ce sera une récession en forme de V, courte et nette, avec une reprise rapide, confie Iwan Wirth. Mais les gens disent que ce sera probablement une reprise plus longue en forme de U, une hypothèse à laquelle, malheureusement, j’ai tendance à croire. » Alors qu’une reprise en forme de V pourrait voir le marché de l’art rebondir à l’automne grâce à une demande insatisfaite, une forme en U signifierait probablement un réajustement comme dans les années 1990, avec des prix revus à la baisse à mesure que le marché se contracte.

« LES CHOSES VONT BIENTÔT REVENIR À LA NORMALE - C’EST DANS NOTRE NATURE DE REBONDIR »

Regarder vers l’Asie peut donner des indices. Selon Craig Yee, directeur de la galerie Ink Studio à Pékin, « la crise sanitaire étant plus ou moins sous contrôle, la Chine, Hongkong, Singapour, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon et l’Asie du Sud-Est sont bien placées pour réagir de manière proactive à la crise économique mondiale en cours. Les économies euro-anglo-américaines, en revanche, sont toujours confrontées à la pandémie et, pour de multiples raisons, sont dans une situation de chute critique ». Il prédit « une restructuration de la géopolitique et de l’économie mondiale… des changements tectoniques dans l’environnement culturel, politique et économique dont l’art fait partie intégrante et est un élément constitutif ».

Peut-être que le ralentissement forcé d’un marché de l’art mondial frénétique et un recalibrage des valeurs ont-ils aussi de bons côtés ? C’est en tout cas ce que semble penser Iwan Wirth, actuellement confiné au Royaume-Uni, dans le Somerset : « je sais maintenant comment changer les cartouches dans mon imprimante et nettoyer la machine à café. Je parle à ma mère une heure tous les jours. C’est une occasion de faire preuve de gentillesse envers les gens, alors essayons de conserver au maximum cette attitude ». Les temps seront durs, mais, comme le résume en conclusion Filippo Guerrini-Maraldi : « ne paniquez pas. Les choses vont bientôt revenir à la normale - c’est dans notre nature de rebondir ». Parce que cet épisode aussi aura une fin.