Analyse
Musées et Institutions

Un château de Versailles virtuel part à la conquête de la Chine

L’établissement public a lancé à Shanghai une exposition immersive. Ce teasing de luxe pourrait bien faire mouche quand les voyages reprendront, et être décliné dans d’autres pays. Catherine Pégard, présidente du château de Versailles, nous explique cet ambitieux projet.

Vélos connectés pour pédaler à toute allure dans le parc, vidéo à 360° pour visiter les salles phares du château, hologrammes pour en découvrir les hôtes illustres et même, prodige, reconstitution de la voix de Louis XIV… Avec « Virtually Versailles », qui ouvre demain à Shanghai, c’est Si Versailles m’était conté… version 2021 et en hautes technologies. Pour séduire les Chinois, la vénérable institution mise sur l’innovation et propose, jusqu’au 10 mai, au sein du centre commercial Xintiandi Style, 2 500 m2 d’un teasing hors normes.

Vue de l’exposition « Virtually Versailles » à Shanghai. Courtesy Château de Versailles et SR Culture & Art

« C’est un projet engagé depuis longtemps, retardé avec la parenthèse du Covid, nous confie Catherine Pégard, présidente de l’établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles. Notre objectif est de présenter Versailles dans des lieux qui ne soient pas muséaux, en l’occurrence des malls, pour donner envie au public asiatique de venir et revenir à Versailles. Dans la période actuelle, sans déplacements possibles, c’est aussi une façon de dire : Versailles vient chez vous. Cela fonctionne dans les deux sens ». En 2018, un galop d’essai avait eu lieu à Singapour pendant un mois, également dans un centre commercial, avec une exposition virtuelle du même type. « La ministre de la Culture de Singapour, séduite par l’exposition, était venue plus tard découvrir Versailles en vrai avec sa famille au complet ! », se souvient Catherine Pégard. Si le choix de présenter l’exposition dans un espace situé au sein d’un mall peut surprendre d’un point de vue occidental, ces lieux sont très fréquentés, avec un fort passage, et un public très diversifié… Mais, dans l’absolu, « tout lieu muséal ou non ouvert aux technologies employées peut accueillir le projet », précise la patronne de l’établissement public.

C’EST« SI VERSAILLES M’ÉTAIT CONTÉ »… VERSION 2021 ET EN HAUTES TECHNOLOGIES

Avec ce projet, Versailles part à la conquête de la Chine continentale et de son immense vivier de classes moyennes en train d’émerger et susceptibles de venir en France. Après Shanghai la cosmopolite, qu’a choisi en 2019 le Centre Pompidou pour s’implanter en Asie avec le Centre Pompidou x West Bund Museum Project, suivra une tournée dans une série de métropoles fortement peuplées, telles Pékin, Shenzhen ou Hangzhou. Entre 2012 et 2019, dernière année « normale » avant la pandémie, la fréquentation chinoise à Versailles a bondi de 5 % à 12 % des visiteurs, pour un total de 16 % d’Asiatiques…

Vue de l’exposition « Virtually Versailles » à Shanghai. Courtesy Château de Versailles et SR Culture & Art.

Versailles renforcera prochainement ses liens avec l’ex-Empire du milieu, à travers une exposition cette fois-ci bien réelle. Présentée au château en 2014, « La Chine à Versailles », centrée sur l’influence de la culture de ce pays au XVIIIe siècle sur les arts décoratifs français, devrait être remontée à la Cité interdite, à Pékin, au premier semestre 2022 – elle était prévue en 2020, pour le 600e anniversaire de la résidence impériale. « Attention, il n’y a pas de comparaison possible entre une exposition réelle [comme cette dernière] et les événements numériques, qui n’impliquent pas le transport et les mesures de conservation habituels pour les expositions. L’une ne se substitue pas à l’autre. Il s’agit notamment de donner des notions chronologiques et des repères », souligne Catherine Pégard. Dans la lignée du « travail accompli par Versailles depuis plusieurs années avec nos partenaires technologiques, tels Orange, Google et Samsung, pour construire un modèle numérique », précise-t-elle, ce nouveau concept donne à l’évidence un coup de jeune au monument historique français.

Vue de l’exposition « Virtually Versailles » à Shanghai. Courtesy Château de Versailles et SR Culture & Art.

Bénéficiant du mécénat de la Fondation Michelin qui a des intérêts économiques en Chine, Versailles s’appuie sur une société technologique locale, SR Culture & Art. Le château de Versailles touche soit une somme fixe, comme à Singapour où les entrées étaient gratuites, soit, comme à Shanghai, des royalties sur la billetterie, payante. « Aujourd’hui, aucune ressource n’est négligeable, même si l’objectif n’est pas de gagner de l’argent mais de montrer Versailles autrement et à d’autres publics », souligne Catherine Pégard.

CE NOUVEAU CONCEPT DONNE À L’ÉVIDENCE UN COUP DE JEUNE AU MONUMENT HISTORIQUE FRANÇAIS

Après la Chine continentale, la démarche pourrait s’étendre ensuite à Hongkong et à Séoul, capitale de la Corée du Sud. Le modèle, déclinable et qui ne nécessite pas le prêt d’œuvres authentiques, est facilement exportable. S’il est à l’évidence stratégique, le continent asiatique pourrait être suivi d’autres territoires. La présidente du château de Versailles s’est rendue voici un an en repérage au Canada. « Cette exposition a vocation à aller ailleurs, dit-elle. Pourquoi pas les États-Unis, dans des villes autres que New York et Washington ? De même que nous essayons d’ouvrir toutes les portes de Versailles en montrant de nouveaux espaces, de nouvelles salles, il nous faut ouvrir de nouvelles portes à d’autres modes de compréhension, à d’autres façons de se prendre de passion pour Versailles. »