Analyse
Marché de l'art

Quelles conséquences va avoir l'élection présidentielle américaine sur le marché de l'art ?

Un marché intermédiaire en déclin, la montée des inégalités et des troubles publics pourraient entraîner une augmentation des ventes privées.

Les électeurs à travers les États-Unis sont encore secoués et épuisés après une élection présidentielle tumultueuse – dont l’épilogue, après un suspense de plusieurs jours, a vu la victoire – contestée par Donald Trump – de Joe Biden. Le marché de l’art est lui aussi confronté à un avenir incertain malgré la perspective de la présence d’un nouvel occupant dans le bureau ovale.

Avant de porter un regard prospectif, il est important d’abord de se tourner vers le passé. Avec les réductions d’impôts substantielles accordées par Donald Trump aux plus riches au début de son mandat, les inégalités de revenus aux États-Unis ont atteint de nouveaux sommets. Cela signifie simplement que les investisseurs et les collectionneurs ont plus de ressources tandis que les artistes, les producteurs culturels, les propriétaires de petites entreprises créatives ou les travailleurs indépendants en ont beaucoup moins. Les données publiées par la Réserve fédérale américaine en octobre, avant les élections, montrent que 1% des d’Américains les plus riches détiennent une fortune globale de 342 000 milliards de dollars, soit 30,4% de toute la richesse des ménages aux États-Unis. Les 50% les plus pauvres ne représentent, eux, que 21 000 milliards de dollars au total.

Visiteurs devant l’œuvre de l’artiste américain Faith Ringgold, The Flag is Bleeding 2 (1997), lors de la journée de preview à Art Basel Miami Beach en 2019. Shutterstock D.R.

Ces inégalités sont exacerbées par la pandémie de coronavirus. Alors que de nombreux Américains de la classe moyenne et supérieure ont pu télétravailler pendant les confinements, ceux qui se trouvent au bas de l’échelle économique ont été durement frappés par le Covid-19, qui a tué plus de 210 000 Américains, aggravant les inégalités financières. La crise sanitaire a préparé les États-Unis à une reprise postpandémique problématique en « forme de K » – une formule que Joe Biden a souvent utilisée pendant sa campagne – dans laquelle les riches rebondissent rapidement tandis que les personnes à faible revenu ont du mal à se remettre financièrement, ou même se retrouvent dans une situation pire, avant que les conditions économiques s’améliorent. En effet, les milliardaires américains se sont considérablement enrichis pendant la pandémie – la richesse d’Elon Musk, le PDG de Tesla Motors, a augmenté de 242% en 2020, selon Forbes, tandis que Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a engrangé 65 milliards de dollars supplémentaires.

Inégalité croissante, taux d’intérêt bas

L’écart de richesse a augmenté pendant les quatre dernières décennies, pas seulement au cours des quatre dernières années ou même des quatre derniers mois, et se poursuivra probablement s’il n’est pas contrôlé. Ce qui est sans précédent, ce sont les taux d’intérêt bas qui ont été maintenus à 0% pendant une période inhabituellement longue sous l’administration Trump et qui vont continuer de l’être par la Réserve fédérale américaine en raison de la pandémie.

HISTORIQUEMENT, LES RICHES ONT PLACÉ LEUR ARGENT, VIVANT DE LEURS REVENUS

« C’est quelque chose que les gens riches n’ont jamais vraiment eu à affronter auparavant. Historiquement, les riches ont placé leur argent, vivant de leurs revenus », analyse Felix Salmon, chief financial correspondent d’Axios, dans un podcast diffusé par l’édition internationale de The Art Newspaper « Ce qui se passe dans un monde avec des taux d’intérêt à 0%, c’est que même si vous avez 100 dollars, vous n’en tirez aucun revenu et vous devez chercher d’autres façons de gagner de l’argent et d’investir», a-t-il déclaré.

Les investisseurs se tournent donc vers des actifs généralement moins liquides, qui n’auraient pas rapporté d’intérêts de toute façon – comme l’art. « Quelle est la différence entre l’obligation d’État qui rapporte 0% et une peinture de Rothko qui en rapporte également 0% ? Ce sont deux choses qui ont une certaine valeur qui peut augmenter ou diminuer avec le temps, explique Felix Salmon. Vous ne pourrez pas vivre ni de l’un ni de l’autre, mais au moins le Rothko vous fait vous sentir cultivé. »

Le problème des ventes privées

L’examen social du marché dans un pays sous la contrainte économique et confronté à une extrême détresse civique a favorisé la tendance actuelle à privilégier les ventes privées sur le marché de l’art. Au cours des dernières années, nous nous sommes habitués à la mise sur le marché d’un nombre important d’œuvres d’art de grande valeur, garanties et vendues après une seule enchère. Lors des ventes d’art impressionniste et moderne et d’art contemporain de Sotheby’s la semaine dernière à New York, respectivement 36% et 51% des lots de chaque vente étaient garantis et la plupart des œuvres ont été vendues autour de leur estimation basse. Et même si l’on parle d’une transparence accrue à mesure que les ventes se déplacent en ligne, la réalité est bien différente car la production de tels événements diffusés en direct peut cacher un certain nombre de problèmes. Cela pourrait avoir des implications considérables pour une estimation équitable si le marché était obligé de se fier à des chiffres de vente globaux ou moyens.

CHRISTIE’S A SIGNALÉ UNE AUGMENTATION DES VENTES PRIVÉES DE 24%, À 811 MILLIONS DE DOLLARS

« La transparence dans le secteur des enchères est vraiment importante », déclarait l’économiste Clare McAndrew, autrice de The Art Basel and UBS Global Art Market Report, lors d’une récente discussion avec Georgina Adam de The Art Newspaper: « au fur et à mesure que les ventes se déplacent en ligne, il est important que les transactions à un petit niveau ne soient pas oubliées afin de ne pas perdre de vue la réalité des prix. C’est vraiment essentiel pour établir la valeur. »

Mais même avant que la pandémie ne frappe, en pleine incertitude économique mondiale, avec un Brexit en cours et des États-Unis intensifiant leur guerre commerciale avec la Chine, les ventes aux enchères ont connu leur plus forte hausse, avec un bon de 17%, jusqu’à atteindre 24,2 milliards de dollars. Les ventes privées ont aussi augmenté dans les maisons de ventes, selon The Art Basel and UBS Global Art Market Report de 2019. Christie’s a signalé une augmentation des ventes privées de 24%, à 811 millions de dollars (représentant 15% des ventes totales), tandis que chez Phillips, les ventes privées ont augmenté de 34%, à 172 millions de dollars, soit 19% des ventes de la maison. Sotheby’s a connu une légère baisse, de 1 milliard de dollars à 990 millions de dollars (17% de l’activité totale en 2019), mais représentant un bond de 70% par rapport à 2016.

Fondamentalement, les ventes sur le second marché reculent pour devenir un commerce « très entre soi, constate Felix Salmon. Telle est la situation actuelle dans le monde de l’art depuis un certain temps maintenant, mais je pense que cela va changer. L’idée de confier les pièces que vous avez aimées pendant de nombreuses décennies aux enchères, vous n’avez aucune idée de ce qui va se passer ni comment elles seront reçues, n’est tout simplement pas attrayante à un moment comme celui que nous vivons. »

Surveillance du blanchiment d’argent

Les transactions pourraient également faire l’objet d’un examen plus approfondi. Le US Department of the Treasury Office of Foreign Assets Control (OFAC) a publié le 2 novembre, un jour avant les élections, un avertissement à destination des acteurs du marché de l’art, soulignant les pénalités encourues en cas de ventes concernant des œuvres d’art de grande valeur liées à des personnes ou entités qui n’ont pas le droit de faire du commerce aux États-Unis. Il fait suite au rapport de la sous-commission d’enquête du Sénat, publié en juillet, qui a démontré la facilité avec laquelle des acteurs étrangers bannis peuvent échapper aux sanctions de l’OFAC et se livrer au blanchiment d’argent par le biais d’acquisitions sur le marché de l’art. « Le gouvernement prend généralement cette mesure en émettant un avertissement comme un geste d’alerte avant de s’engager dans une action afin que les personnes ciblées ne puissent pas se plaindre qu’elles n’ont pas été mises au courant des risques liés à la violation d’une sanction », déclare Georges Lederman, avocat au cabinet Withers. Ce dernier pointe une note de bas de page dans ce document, qui recommande « une prudence particulière lorsqu’il s’agit d’œuvres d’art dont la valeur marchande estimée est supérieure à 100 000 dollars. »

IL VA FALLOIR QUE LES ARTISTES PUISSENT À NOUVEAU VENDRE LEURS ŒUVRES, SANS QU’ELLES SOIENT L’OBJET DE SPÉCULATION

« Nous avons informé nos clients que le gouvernement se concentrera au-delà d’un seuil financier lorsqu’il envisagera d’imposer des sanctions pour avoir enfreint les interdictions. C’est peut-être cela, affirme Georges Lederman. Il en va de même avec la loi sur le secret bancaire [qui impose aux institutions financières de déclarer les transactions en espèces supérieures à 10 000 dollars, NDLR], dont certaines dispositions seront probablement incorporées aux protocoles obligatoires de lutte contre le blanchiment d’argent qui sera imposé aux acteurs du marché de l’art, certainement l’année prochaine. »

Chaos du marché intermédiaire

Le plus grand changement sur le marché de l’art sous l’administration Trump – et peut-être le plus grand obstacle que le marché devra surmonter au cours des quatre prochaines années, sinon plus – est l’implosion du marché intermédiaire, selon Felix Salmon. Les petites galeries qui font vivre les artistes et leur donnent « un semblant de carrière » maintiennent le dynamisme du marché de l’art, dit-il. « Il va falloir que les artistes puissent à nouveau vendre leurs œuvres, sans qu’elles soient l’objet de spéculation. Même si vous n’êtes pas l’artiste africain figuratif “hot” du mois, vous [devez] céder des œuvres à des collectionneurs qui seront pour vous soutenir, ajoute-t-il. Et c’est ainsi que le marché de l’art a réellement fonctionné pendant la majeure partie de la période d’après-guerre jusqu’à tout récemment. Mais, pour des raisons que je ne comprends pas totalement, cela a cessé de fonctionner de cette façon. »

« L’AMÉRIQUE NE S’ESTJAMAIS VRAIMENT SOUCIÉE DES GALERIES D’ART »

Les galeries qui soutiennent les artistes émergents et en milieu de carrière se trouvent dans des positions de plus en plus précaires en raison de la pandémie, car l’aide fédérale a été notoirement lente à arriver et insuffisante pour de nombreux propriétaires de petites enseignes. En outre, dans une enquête récente menée par The Art Newspaper auprès de petites et moyennes galeries américaines, environ 75% des personnes interrogées ont déclaré qu’elles étaient confrontées à de graves difficultés financières, voire qu’elles envisageaient de fermer l’année prochaine sans un deuxième plan de relance – négociations laissées en suspens par l’administration Trump à l’approche des élections.

Plus important encore, il apparaît probable avec les résultats des élections du 3 novembre que les Républicains resteront majoritaires au Sénat, qui a approuvé définitivement un deuxième plan de relance – mais celui-ci sera-t-il lancé et à quelle date? Le parti conservateur a déjà fait savoir qu’il n’était pas favorable à un vaste plan de dépenses. Ce qui signifie que lors de la prise de fonction de Joe Biden en janvier 2021, la probabilité de la mise en place d’un programme d’aide fédérale capable de renflouer les galeries d’art de taille moyenne est « inférieure à 1%. Elle est même plutôt de zéro », avance Felix Salmon. Et d’ajouter : « L’Amérique ne s’est jamais vraiment souciée des galeries d’art, à la différence de l’Allemagne. »