Analyse
Perspectives

Les musées occidentaux peuvent-ils encore collaborer avec la Chine ?

Des institutions telles que la Tate, le Victoria & Albert Museum et le Centre Pompidou n’ont pas hésité à nouer des partenariats avec ce pays en dépit de flagrants abus des droits de l’homme.

La Tate, le Victoria & Albert Museum (V & A) et le Centre Pompidou défendent leurs partenariats avec des sociétés publiques en Chine face aux critiques croissantes concernant des violations massives des droits de l’homme dans le pays.

Emmanuel Macron et le président du West Bund Group, Fong Shizhong, lors de l’inauguration du Centre Pompidou x West Bund Museum le 5 novembre 2019. Photo: Philippe Régnier, D.R.

Tous trois collaborent – ou sont consultés – pour des projets majeurs en Chine en lien avec des sociétés de développement appartenant à l’État communiste. Ils assurent que partager leurs collections et leur expertise de cette manière « peut contribuer à favoriser la tolérance et la curiosité » (pour le Centre Pompidou); « génère une meilleure compréhension entre les cultures et les communautés mondiale s» (pour le V & A); ou encore aide « à accroître l’accès des Chinois au développement de l’art international » (selon la Tate).

« SI VOUS NE REMETTEZ PAS EN QUESTION CE POUVOIR, VOUS DEVENEZ COMPLICE », AFFIRME L’ARTISTE DISSIDENT CHINOIS AI WEIWEI

De tels partenariats apportent également une contribution significative au bilan financier de ces musées, à un moment où leurs revenus commerciaux sont soumis à une pression énorme. Le Centre Pompidou, par exemple, reçoit 20,75 millions d’euros pour sa collaboration avec le West Bund Group à Shanghai. Dans le cadre de ce contrat, l’institution parisienne a inauguré un espace d’exposition à Shanghai en novembre 2019 et y organise des expositions à partir de ses collections parisiennes. Bien que le British Museum n’ait conclu aucun partenariat avec des sociétés publiques, sa collaboration avec le géant du commerce électronique Alibaba montre à quel point ce marché est attractif. Rien qu’en 2018, le British Museum a généré près de 30 millions de dollars via la plate-forme de licence en ligne d’Alibaba, Alfilo Brands, qui vend des produits de la marque British Museum en Chine. [ndlr: The Art Newspaper a également une franchise indépendante en Chine, détenue par Modern Media Group Holdings, qui est cotée à la bourse de Hongkong.]

Mais désormais, des artistes et des groupes de défense des droits de l’homme dénoncent de plus en plus les partenariats établis avec des sociétés publiques en Chine à la lumière des preuves s’accumulant concernant la mise en détention d’environ un million d’Ouïgours musulmans dans la région du Xinjiang, mais aussi face à la répression des manifestants à Hongkong, à la censure omniprésente, ou encore à d’autres abus généralisés perpétrés par le parti communiste chinois sous la présidence de Xi Jinping. Le parti communiste a balayé les critiques portant sur ses camps de détention Ouïgours, les décrivant comme des centres de formation professionnelle.

« Nous parlons d’un régime qui a violé de manière flagrante un traité international concernant Hongkong; qui est accusé de crimes atroces envers les Ouïgours; et qui a été accusé d’avoir prélevé des organes sur des prisonniers de Falun Gong alors qu’ils étaient encore en vie. J’exhorte donc toutes nos institutions publiques et tous les musées qui se sont associés à l’État chinois à revoir ces liens », a déclaré Benedict Rogers, cofondateur du groupe de défense Hong Kong Watch. Dans un rapport publié en juillet par l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch, son directeur exécutif, Kenneth Roth, a affirmé que la « diplomatie discrète » mise en œuvre par les politiciens occidentaux en Chine « ne fait rien pour faire honte à un gouvernement qui cherche à être accepté comme membre légitime et respecté de la communauté internationale. Au lieu de cela, les séances de photos de fonctionnaires souriants, combinées au silence public sur les droits de l’homme, signalent au monde et au peuple chinois que le visiteur VIP est indifférent à la répression de Pékin. »

Centre Pompidou x West Bund Museum à Shanghai. Photo: Aki / West Bund Museum, D.R.

Geoffrey Nice, un procureur britannique qui a présidé le China Tribunal à Londres, un groupe de juristes et de chercheurs mis en place pour enquêter sur les soupçons de prélèvements par l’État chinois d’organes sur des prisonniers de Falun Gong alors qu’ils sont encore vivants pour servir le commerce lucratif du marché noir, a pointé l’implication des musées en Chine lorsqu’il a rendu son jugement définitif en juin 2019. Il conclut son rapport par cet avertissement: « Les gouvernements et tous ceux qui interagissent de manière importante avec la République populaire de Chine, y compris… les établissements d’enseignement [et] les établissements artistiques, devraient désormais reconnaître qu’ils… interagissent avec un État criminel. »

Pour l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, la déclaration de Geoffrey Nice est sans ambiguïté: «Tout État ou organisation, entreprise ou institution culturelle, impliqué dans [des relations avec] un État ayant un bilan extrêmement médiocre en matière de droits de l’homme, avec des idées qui portent atteinte aux valeurs les plus importantes telles que la liberté d’expression, devient partie prenante de ce pouvoir. Si vous ne remettez pas en question ce pouvoir, vous devenez complice», affirme-t-il. L’artiste rejette les arguments des musées occidentaux affirmant promouvoir des valeurs de tolérance et de libre expression. « La plupart d’entre eux sont en Chine uniquement pour des stratégies de développement, essayant d’échapper aux problèmes auxquelles sont confrontées les institutions occidentales », explique Ai Weiwei. Pour ce dernier, le Centre Pompidou est « l’exemple parfait » d’un musée occidental opérant en Chine qui ne parvient pas à défendre ses propres valeurs. Il a « prêté ses œuvres à Shanghai, une ville sous forte censure communiste. Mon nom ne peut même pas apparaître dans les expositions muséales à Shanghai. C’est une ville qui est sans le fondement moral nécessaire à l’art pour exister », dit-il.

« NOUS DISPOSONS ACTUELLEMENT D’UNE LIBERTÉ SUFFISANTE POUR POUVOIR TRAVAILLER AVEC LA CHINE. » SERGE LASVIGNES, PRÉSIDENT DU CENTRE POMPIDOU

Selon le président du Centre Pompidou, Serge Lasvignes, le musée et son personnel à Shanghai « travaillent de manière indépendante avec leurs homologues chinois pour choisir les œuvres, les thèmes et les accrochages des expositions. Conformément à la loi chinoise, le contenu des expositions est approuvé par l’autorité en charge des affaires culturelles. Le processus d’autorisation et d’approbation peut sembler complexe, mais nous disposons actuellement d’une liberté suffisante pour pouvoir travailler avec la Chine. Si cela cessait d’être le cas, nous mettrions fin à notre collaboration. »

SI TOUS LES MUSÉES SE RÉUNISSAIENT ET PRENAIENT POSITION, ILS AURAIENT BEAUCOUP DE POUVOIR

Yaqiu Wang, chercheur chinois pour Human Rights Watch, affirme que les musées occidentaux en Chine « devraient utiliser leur influence. Le gouvernement chinois les désire sur place, ils convoitent le prestige [suscité par] l’association avec certains des musées les plus connus au monde. Si tous les musées se réunissaient et prenaient position, ils auraient beaucoup de pouvoir. La Chine pourrait expulser un musée, mais elle ne voudrait pas expulser tout le monde. »

D’autres soutiennent que la présence de musées européens en Chine profite au peuple chinois et qu’il existe là-bas un énorme public pour des expositions d’œuvres issues de collections européennes. Une exposition de peintures de paysages prêtées par la Tate Britain au musée de Shanghai en 2018 a attiré le nombre record de 615 000 visiteurs en 14 semaines, soit plus de 6000 par jour, ce qui en fait l’exposition la plus visitée de la Tate à ce jour dans tous les lieux dont elle dispose. « Les relations culturelles sont normalement interpersonnelles, plutôt qu’étatiques, et cela peut être une bonne chose d’ouvrir une fenêtre sur d’autres cultures et d’autres façons de faire, même lorsque les relations d’État à État sont très mauvaises, déclare pour sa part Mark Jones, ancien directeur du V & A. Les relations culturelles avec le bloc soviétique pendant la guerre froide ont été bien accueillies par les populations de ces pays et ont peut-être contribué à susciter et à encourager les aspirations à une vie différente. Ils n’impliquaient pas et n’étaient pas censés impliquer l’approbation ou l’indifférence envers les maux de la dictature communiste. » Et d’ajouter: « Le V & A possède de vastes et importantes collections chinoises et a le devoir, dans la mesure du possible, de maintenir de bons liens avec les universitaires dans ce domaine, y compris ceux des universités et des musées chinois. Comprendre l’histoire et la culture chinoises est important pour nous tous. Et il peut aussi être important de montrer des aspects de notre propre culture en Chine. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais de circonstances dans lesquelles il est mal de maintenir des liens culturels c’est seulement une décision difficile à prendre. »