Analyse
Patrimoine

Le nouveau monde de Cooking Sections

Exposé à l’automne 2020 à la Tate Britain, à Londres, le duo de performeurs anglais interroge des enjeux environnementaux à travers des projets à long terme.

À marée haute, c’est un parc à huîtres, moules, pétoncles et palourdes; à marée basse, une table d’hôte. L’installation CLIMAVORE: On Tidal Zones de Cooking Sections, située sur l’île de Skye (Écosse), s’accorde aux flots pour mettre en lumière les facteurs écologiques de la pisciculture locale. Depuis 2015, les artistes londoniens Daniel Fernández Pascual et Alon Schwabe effectuent régulièrement des allers-retours vers cette extrémité septentrionale du pays pour y sensibiliser la population aux dégâts de l’élevage du saumon, tout en créant une économie parallèle qui pourrait y répondre. Si la production intensive des fermes de poissons détériore les fonds marins, la diversification des cultures – en particulier de fruits de mer et d’algues – a pour effet réparateur de filtrer l’eau. Cette initiative va de pair avec la constitution d’une communauté locale : au fil des années, le duo s’est rapproché de restaurateurs de la région qui ont accepté de retirer le saumon industriel de leur cuisine et d’inventer, avec Fernández Pascual et Schwabe, des menus intégrant notamment des mollusques récoltés sur place.

«Nous considérons le saumon comme une pratique de consommation du paysage, déclare Fernández Pascual. Ce n’est pas uniquement un poisson ou un produit de consommation banal, c’est un système à lui tout seul, qui s’attaque à l’environnement.» La couleur est également un enjeu. Ces saumons, souvent sources de fierté d’une Écosse sauvage fantasmée, n’ont en réalité pas accès, dans leur cage d’élevage, aux crevettes et crustacés qui leur donnent leur couleur rose alléchante. Pour assouvir l’appétit mondial, les producteurs leur administrent donc des doses massives de pigments synthétiques, accompagnés de modifications génétiques. Ce sont ces sujets chromatiques et économiques, politiques et écologiques, entre imaginaire culturel et paysages en mutation, qui animeront l’exposition de Cooking Sections à la Tate Britain à Londres, dont l’ouverture, prévue à la fin du mois de mai, est reportée à l’automne 2020 du fait de la crise sanitaire du Covid-19.

Cooking Sections, CLIMAVORE : On Tidal Zones, 2015-…, installation, Skye (Écosse). © Colin Hattersley

Des projets infrastructurels

Fernández Pascual et Schwabe ont fondé Cooking Sections en 2013. Ils participent alors aux premières années du Centre for Research Architecture créé par Eyal Weizman (fondateur de Forensic Architecture) à la Goldsmiths University, à Londres, où ils développent un intérêt commun pour la recherche. Depuis, le duo a conçu une œuvre présentée dans les manifestations dédiées tant à l’architecture (Oslo Architecture Triennale en 2016, GSAPP Gallery de la Columbia University en 2017) qu’aux arts visuels (Biennale de Sharjah, aux Émirats arabes unis, en 2016 ou Manifesta 12, à Palerme, en 2018). Défiant les classifications hâtives, leur production s’étend des installations sonores aux herbiers, des publications académiques au mobilier.

CLIMAVORE s’intéresse aussi bien à l’impact du réchauffement climatique sur la production du vin en France qu’à l’hystérie immobilière liée à la prolifération de plantes dites invasives en Grande-Bretagne.

Mais leur médium privilégié reste la performance, que ce soit lors de dîners-événements, comme le repas exclusivement constitué de plantes résistant à la sécheresse qu’ils ont orchestré à la Biennale de Sharjah, ou de conférences-performances qui déjouent le statut souvent autoritaire de la conférence universitaire – ce qui n’empêche pas Fernández Pascual et Schwabe d’enseigner au Royal College of Art, à Londres.

Ce qui relie les actions de Cooking Sections est le choix de projets sur le long terme, qui s’enrichissent de visites régulières sur le terrain et d’entretiens avec les acteurs locaux. « L’enjeu est d’éviter que nos projets soient de simples réflexions d’une situation, nous cherchons à ce qu’ils deviennent infrastructurels, explique Alon Schwabe. Il s’agit donc de définir la façon de modifier les pratiques et les modes de production et de consommation. Comment formuler une réelle proposition de changement, qui dépasse les calendriers d’exposition ? Nous pensons que c’est à l’intersection entre recherche et ambition de long terme que cela se passe. »

À propos de leur projet écossais, Daniel Fernández Pascual précise encore : « Nous avons commencé par la table à huîtres, qui servait pour des rencontres et conversations informelles puis, peu à peu, nous avons compris qu’il y a besoin de temps pour tisser de vrais liens avec les restaurateurs. Nous avons alors lancé un programme d’apprentis afin de former sur l’île une nouvelle génération de cuisiniers. Si l’on veut que les restaurants renouvellent leur offre, il faut parler à celles et ceux qui y travaillent ! »

Du local à l’international

Leur projet sur l’île de Skye fait partie d’un corpus d’œuvres intitulé CLIMAVORE, qui s’intéresse aussi bien à l’impact du réchauffement climatique sur la production du vin en France qu’à l’hystérie immobilière liée à la prolifération de plantes dites invasives au Royaume-Uni. Pour Cooking Sections, l’important, c’est « comment produisons-nous et comment cela impacte le paysage qui nous entoure? » CLIMAVORE porte une attention particulière aux modifications alimentaires des êtres humains à l’heure du réchauffement climatique. Si le duo d’artistes pose la question de ce que sont devenues nos habitudes alimentaires depuis que le cycle des saisons n’existe plus (fraises et tomates sont en vente à longueur d’année), il s’attache surtout aux nouvelles habitudes à imaginer pour les saisons à venir : « été de sécheresse » ou «hiver de pollution marine »? Fernández Pascual résume ainsi l’enjeu : « Comment littéralement manger le changement climatique ? »

Cooking Sections n’envisage sa démarche que dans un enchevêtrement entre échelles locale et mondiale. « Nous cherchons à exposer le réseau de l’offre et de la demande. Car un produit comme le saumon, qui crée un désastre écologique à Skye, a très peu à voir avec les gens de l’île, mais plutôt avec ceux qui vivent à New York, Londres ou Los Angeles, et avec toutes celles et tous ceux qui, depuis quinze ans, se sont habitués à mettre du saumon partout dans nos sandwiches, nos wraps, nos bols –, parce que c’est un aliment dit “sain”. Ce qui nous importe, c’est de comprendre cette condition interconnectée, globale et locale », précise Schwabe. Interrogés sur la façon dont ils pensent articuler ces questions dans le futur proche, les artistes confirment leurs engagements actuels. Ils préparent plusieurs expositions dans divers lieux – SALT Beyoglu à Istanbul, Bonniers Konsthall à Stockholm, Prospect Triennial à La Nouvelle-Orléans, Biennale de Taipei – et admettent chercher, pour chaque projet, à mettre en relation interlocuteurs locaux et internationaux. Cela passe, entre autres, par l’enseignement des techniques taïwanaises de fabrication de faux ciment à base de coquilles de moules à leurs collaborateurs de Skye.

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«Cooking Sections. Salmon : A Red Herring», Tate Britain, Millbank, Londres SW1P 4RG, Grande-Bretagne. (consulter le site pour les dates exactes)