Analyse
Expositions

La Biennale de Liverpool confronte la ville portuaire à son passé colonial

Après plusieurs faux départs, la 11e édition la Biennale de Liverpool se déroule jusqu’au 27 juin. La manifestation propose une confrontation avec la violence coloniale sur laquelle s’est bâtie la prospérité de la ville portuaire britannique.

Larry Achiampong, Pan African Flag for the Relic Travellers’ Alliance (2021), vue d’installation au Dr Martin Luther King Jr. building. Courtesy of the artist and Copperfield, London. © Mark McNulty

Après quelques faux départs, la 11e édition de la Biennale de Liverpool est enfin ouverte sous le titre « The Stomach and the Port ». Initialement prévue de juillet à octobre 2020, la manifestation a vu ses dates reportées en raison de la pandémie de Covid-19.

Puis, avec la fermeture des musées et galeries financés par l’État au Royaume-Uni, seuls les projets en plein air avaient pu être dévoilés en mars. Même si les circonstances ont radicalement changé, les thèmes centraux de la biennale sont plus pertinents que jamais au regard des événements de ces derniers mois.

LE PORT DE LIVERPOOL EST AUCOEUR DE CETTE BIENNALE

Le titre de la biennale fait directement référence au rôle historique que joua Liverpool, importante place du commerce mondial dont la prospérité s’est construite sur la traite d’êtres humains, à la fois du point de vue des déplacements forcés de personnes réduites en esclavage que des produits issus du travail forcé, notamment le coton et le sucre.

Le port de Liverpool est au cœur de cette biennale, de nombreux sites et projets faisant référence à son terrible passé et à son héritage. De la paire de têtes noires empilées de Rashid Johnson, coulées dans le bronze, sur le Canning Dock, à la série de drapeaux panafricains de Larry Achiampong flottant sur les bâtiments publics grandiloquents des XVIIIe et XIXe siècles de la ville, en passant par les listes de propriétaires d’esclaves américains et les lois Jim Crow légalisant la ségrégation raciale par Xaviera Simmons, installés dans les salles souterraines abandonnées de la Bourse de coton de Liverpool, cette biennale permet de recadrer et de recontextualiser de multiples manières le tissu même de la ville.

L’installation sonore et lumineuse de Lamin Fofana, inspirée par l’infâme assassinat au XVIIIe siècle de la « cargaison humaine » du navire négrier Zong, résonne dans l’ancien bâtiment abandonné du grand magasin Lewis et hante cet ancien symbole de la richesse de Liverpool. Quant à l’opulent panneau publicitaire Bower of Bliss de Linder, il anime l’insipidité du centre commercial Liverpool One avec des lèvres, des parties de corps, de la flore et de la faune, une œuvre qui rappelle l’abondance de marchandises dans la ville.

Linder, Bower of Bliss (2021), vue d’installation à Liverpool One. © Mark McNulty

La commissaire de la biennale, Manuela Moscoso, élargit encore son propos en établissant des analogies entre le port et le corps humain, d’où la référence à l’estomac. Tous deux sont considérés comme des lieux de connexion et d’échange, qui façonnent et sont façonnés par leur environnement. Les références aux corps abondent, avec un accent particulier mis sur la reconquête des corps qui ont été négligés, exploités et marginalisés. Les explorations corporelles vont des peintures merveilleusement exubérantes de Jadé Fadojutimi sur les corps et la nature au centre d’art contemporain Bluecoat, aux brillantes explorations picturales et sculpturales de Camille Henrot sur l’allaitement maternel dans le Bâtiment Lewis, en passant par une série d’œuvres à la Tate Liverpool qui remettent directement en question l’hétérosexualité des hommes blancs. Parmi celles-ci, citons le symbolisme suggestif l’artiste occultiste et surréaliste britannique Ithell Colquhoun, les peintures féministes de Judy Chicago et les phrases et gestes très actuels filmés par Martine Syms.

LA COMMISSAIRE DE LA BIENNALE, MANUELA MOSCOSO, ÉTABLIT DES ANALOGIES ENTRE LE PORT ET LE CORPS HUMAIN

La pandémie et le mouvement Black Lives Matter ne nous ont que trop fait prendre conscience de la perméabilité et de la contingence de nos propres corps et de la façon dont nous sommes tous interconnectés, non seulement les uns aux autres, mais aussi à de vastes réseaux de systèmes culturels, naturels et politiques que nous ignorons à nos risques et périls. Si nous y ajoutons les tentatives actuelles du gouvernement britannique d’empêcher les musées et les organisations culturelles de prendre en compte la violence coloniale présente dans leurs collections, il n’est que trop évident que les histoires et les héritages exposés dans cette biennale n’ont jamais été aussi cruciaux.

-

« The Stomach and the Port », Biennale de Liverpool, jusqu’au 27 juin, divers lieux, Liverpool, Royaume-Uni