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L’exposition de la Collection Bührle au Kunsthaus de Zurich suscite la polémique

Une pétition réclame toute la transparence sur le projet d’exposition à Zurich de la collection d’Emil Georg Bührle, qui fit fortune en vendant des armes à l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et a acquis des œuvres d’art spoliées par les nazis.

Sans la fortune amassée par Emil Georg Bührle en vendant des armes à l’Allemagne nazie, le Kunsthaus de Zurich n’existerait pas sous sa forme actuelle. Mais au moment où le musée s’apprête à inaugurer une extension pour un montant de 190 millions d’euros, doublant sa surface, le passé de l’industriel porte ombrage à ses projets.

L’extension du musée, réalisée par l’architecte britannique David Chipperfield, a été financée à 50% par la Ville et le canton de Zurich (lire notre mensuel de janvier 2021). Elle a été conçue en partie pour exposer la collection d’art impressionniste et postimpressionniste du marchand d’armes. En 2012, la fondation de la famille Bührle a convenu avec le Kunsthaus d’un prêt à long terme d’œuvres, alors conservées dans un musée privé, éloigné du centre-ville. Il est désormais prévu d’exposer environ 200 œuvres d’artistes tels que Claude Monet, Paul Cézanne, Edgar Degas, Paul Gauguin et Vincent van Gogh au deuxième étage du nouveau bâtiment.

L’industriel et collectionneur suisse d’origine allemande Emil Georg Bührle, posant avec sa collection à Zurich en 1954. Photo : Dmitri Kessel/ The LIFE Picture Collection via Getty Images

Les autorités municipales espèrent que cet agrandissement – ainsi que les chefs-d’œuvre de la collection Bührle – attirera au musée un nombre croissant de visiteurs et contribuera à mettre Zurich sur un pied d’égalité avec Bâle en tant que destination artistique. Mais l’héritage de Bührle est complexe et controversé, à la fois en raison de l’origine de la fortune ayant permis d’acquérir sa collection mais aussi parce qu’il a acheté des œuvres d’art spoliées par les nazis.

DE « GRAVES OMISSIONS » CONCERNANT LA PROVENANCE DE CERTAINES OEUVRES

« Les liens entre le Kunsthaus et la fondation Bührle remontent à longtemps. Mais tant d’inconnues subsistent, qui pourraient s’avérer problématiques à l’avenir », souligne Erich Keller, l’un des historiens qui a contribué à un rapport, commandé par la ville à l’Université de Zurich, sur la vie et la carrière de Bührle, et publié en novembre 2020. Erich Keller compte parmi les signataires d’une pétition en ligne, qui a recueilli plus de 2 100 signatures, demandant au maire de Zurich de garantir la transparence dans l’accrochage au musée de la collection Bührle. Elle met en garde contre de « graves omissions » concernant la provenance de certaines œuvres, réclame le libre accès aux archives de la collection et demande la création d’un centre de documentation, sous l’égide d’experts indépendants, afin d’informer les visiteurs sur le fait que Bührle a eu recours au travail forcé pour faire tourner ses usines d’armement et a acheté des œuvres d’art spoliées par les nazis ou vendues sous la contrainte par des collectionneurs juifs.

Né en 1890 en Allemagne, Emil Georg Bührle a servi comme officier dans l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, puis a travaillé pour l’usine de machines-outils de Magdebourg, dont son beau-père était actionnaire. Il s’installe à Zurich en 1924 pour reprendre l’usine de machines-outils d’Oerlikon, où il fait breveter et développe des canons antiaériens, vendus dans le monde entier.

La fondation de la famille Bührle s’est opposée à la restitution de Champ de coquelicots près de Vétheuil (vers 1879) de Claude Monet, à un descendant de son ancien propriétaire, spolié par les nazis. Courtesy Emil Bührle Collection

Pendant la Seconde Guerre mondiale, son entreprise fabrique des armes pour les Alliés et l’Allemagne nazie, faisant de lui l’homme le plus riche de Suisse. Bien que l’entreprise figure sur une « liste noire » des Alliés après la guerre et que les exportations d’armes soient temporairement interdites, elle continuera à se développer sur le plan international.

Bührle a acheté plusieurs œuvres spoliées à des collectionneurs juifs français. En 1948, le Tribunal fédéral suisse l’a contraint à en restituer treize. Il en rachète neuf, dont quatre au marchand parisien Paul Rosenberg, dont la collection avait été saisie par les nazis.

Paul Cezanne, Paysage (vers 1879). Courtesy Emil Bührle Collection

En 1952, il fait don au Kunsthaus de deux grandes peintures de nymphéas de Monet et finance également une aile d’exposition, achevée après sa mort en 1956. En 1960, sa veuve et ses enfants créent une fondation, aujourd’hui connue sous le nom de Collection Emil Bührle, pour superviser un tiers des œuvres ; deux autres tiers restent en mains privées.

PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE, SON ENTREPRISE FABRIQUE DES ARMES, FAISANT DE LUI L’HOMME LE PLUS RICHE DE SUISSE

Avant de dévoiler cette collection au Kunsthaus, la ville et le canton de Zurich ont donc commandé un rapport universitaire sur la carrière de Bührle et les origines de la fortune lui ayant permis de constituer sa collection.

Mais la recherche de provenance concernant chacune des œuvres reste entre les mains de la Collection Emil Bührle, qui a engagé l’universitaire américaine Laurie A. Stein. Cette dernière a publié en ligne des informations sur la provenance des œuvres et travaille à la rédaction d’un catalogue complet des 633 œuvres acquises du vivant de Bührle, qui doit paraître pour l’ouverture de l’extension du Kunsthaus en octobre cette année, explique le directeur de la fondation, Lukas Gloor.

Mais, tout le monde n’est pas convaincu de la qualité de ce travail. Dans un article récent publié par le journal zurichois Die Wochenzeitung, Erich Keller a accusé la fondation de blanchir la provenance du tableau Paysage (vers 1879) de Cézanne. Parmi ses objections, il critique la description de la provenance mentionnée sur le site Internet de la fondation. La notice n’indique pas que les propriétaires d’avant-guerre, Berthold et Martha Nothmann, ont été contraints de fuir l’Allemagne en 1939 parce qu’ils étaient Juifs. Le site web stipule seulement qu’ils ont « quitté l’Allemagne » cette année-là.

« Cette recherche de provenance des œuvres doit être recommencée, de manière indépendante et avec une participation internationale », demande Erich Keller, auteur d’un livre intitulé Das kontaminierte Museum: Die Sammlung Bührle, das Kunsthaus Zürich und die zukünftige Erinnerung (Le musée contaminé : le Kunsthaus de Zurich et la mémoire future). « Ces recherches ne peuvent pas servir de base à l’exposition au Kunsthaus. Tout ce que nous y apprenons doit être pris avec prudence », ajoute-t-il.

L’extension du Kunsthaus de Zurich, réalisée par l’architecte David Chipperfield, a été en partie conçue pour exposer la collection d’art impressionniste et postimpressionniste d’Emil Georg Bührle. © Noshe

À cette critique, Lukas Gloor répond que les rapports de provenance mis en ligne visent à répertorier succinctement les changements de propriétaires et ne sont pas destinés à donner un contexte complet. Mais il se dit ouvert à l’ajout de nouvelles informations. « Ce travail n’est jamais terminé », reconnaît-il. Selon le directeur de la fondation, cette dernière n’est actuellement confrontée à aucune demande de restitution « substantielle ».

Mais Juan Carlos Emden ne partage pas cet avis. Il tente depuis près de dix ans de récupérer Champ de coquelicots près de Vétheuil (vers 1879) de Claude Monet, qui a appartenu à son grand-père, Max Emden, commerçant juif qui a perdu une grande partie de sa fortune à la suite des persécutions nazies. Un rapport de l’historien Thomas Buomberger, commandé par les héritiers d’Emden en 2012, a révélé que Bührle avait acheté le tableau en 1941 pour moins de la moitié de sa valeur marchande. Pour Thomas Buomberger, il s’agit clairement d’une « spoliation due aux persécutions nazies » et le tableau doit, en conséquence, faire l’objet d’une restitution. La collection Bührle a jusqu’à présent rejeté la demande de Juan Carlos Emden.

Christoph Becker, directeur du Kunsthaus de Zurich, se félicite du débat public autour de la collection Bührle à l’occasion de l’extension du musée. Dans un entretien accordé au Neue Zürcher Zeitung en décembre 2020, il a promis que le musée sera transparent et objectif dans sa présentation. Le Kunsthaus s’assurera de la provenance des œuvres à l’occasion de l’ouverture des nouvelles salles d’exposition cette année, rassure de son côté Lukas Gloor, pour qui de nombreuses demandes figurant dans la pétition des historiens seront satisfaites : la collection Bührle prévoit d’accorder le libre accès à ses archives, et l’extension du Kunsthaus disposera d’une salle accueillant un centre de documentation sur la carrière de Bührle et ses activités de collectionneur d’art.

CHRISTOPH BECKER, DIRECTEUR DU KUNSTHAUS DE ZURICH, SE FÉLICITE DU DÉBAT PUBLIC AUTOUR DE LA COLLECTION BÜHRLE À L’OCCASION DE L’EXTENSION DU MUSÉE

« Rien de tout cela ne nous a surpris », tempère Lukas Gloor à propos de la lettre ouverte au maire. Nombre des questions qu’elle soulève ont déjà été réunies dans un livre publié en 2015, Schwarzbuch Bührle (Le Livre noir de la collection Bührle), écrit par Thomas Buomberger et Guido Magnaguagno, les principaux signataires de la pétition. Pour Lukas Gloor, « c’est toujours le même débat, et il va se poursuivre ».

Selon un porte-parole de la maire de Zurich, Corine Mauch, « il est clair, et la maire de la Ville l’a souligné à plusieurs reprises au fil des ans, que la présentation des œuvres de la collection Bührle dans l’extension du Kunsthaus sera accompagnée de documents expliquant l’histoire de ses origines. Les visiteurs du Kunsthaus doivent être informés de manière appropriée, contemporaine et transparente sur le contexte historique. La Ville a fait part de ses attentes à ce sujet au Kunsthaus ».