Analyse
Perspectives

En Chine, les musées tendent de plus en plus la main aux galeries

Profitant du vide curatorial des institutions, les galeries collaborent en nombre avec les musées pour promouvoir leurs artistes, franchissant parfois la ligne jaune. Enquête.

Vue de l’exposition « George Condo : The Picture Gallery » au Long Museum (West Bund) à Shanghai. Photo : JJYPHOTO. © George Condo. Courtesy de l’artiste de Hauser & Wirth

Les nouveaux musées qui ont proliféré en Chine au cours de la dernière décennie ont dépensé sans compter pour se doter d’une architecture impressionnante et, parfois, pour financer des acquisitions d’œuvres d’art de premier ordre. Mais beaucoup d’entre eux ont lésiné sur les équipes, laissant un vide sur le plan de l’expertise curatoriale, que les galeries commerciales se pressent de combler. Les grandes enseignes internationales, qui se sont implantées à Hongkong et de plus en plus en Chine continentale au cours de la même période, ont importé les modèles occidentaux de parrainage des expositions de leurs artistes dans les musées. Mais les limites traditionnelles mises en place par les institutions face aux seuls intérêts commerciaux du marché sont beaucoup moins nettes en Chine.

Les expositions personnelles d’artistes occidentaux financées par des galeries sont devenues un axe incontournable de la programmation des musées de Shanghai pendant la saison des foires de novembre. Il y a quelques années à peine, les expositions institutionnelles d’artistes asiatiques dans la ville se comptaient sur les doigts d’une main. L’offre de cet automne comprend une exposition de John Armleder au Rockbund Art Museum, créateur représenté par Almine Rech et Massimo De Carlo, et celles de George Condo (Hauser & Wirth), Beatriz Milhazes (White Cube) et Pat Steir (Lévy Gorvy) au Long Museum West Bund. Les artistes des grandes galeries chinoises, comme ShanghArt et Long March, figurent presque aussi souvent dans les programmes des musées que les Occidentaux.

« Après le lancement d’Art Basel Hong Kong [en 2013], les grandes galeries occidentales sont venues de plus en plus souvent [s’installer] en Chine, ou du moins à Hongkong, et ont engagé des directeurs pour la Chine continentale », explique Chao Jiaxing, commissaire indépendante qui a auparavant travaillé dans plusieurs musées et organisations à but non lucratif. Elle fait remonter cette tendance à l’ouverture de White Cube à Hongkong en 2012. « Maintenant, ils ont tous leur propre directeur commercial pour la Chine continentale, qui est chargé de discuter avec les musées privés pour organiser des expositions. À l’origine, les institutions payaient pour les expositions; maintenant, ce sont surtout les galeries qui le font. Cela signifie que les musées n’ont pas besoin de leurs propres conservateurs », poursuit-elle. Chao Jiaxing cite également deux expositions de Sean Scully qui ont été présentées successivement dans des musées publics et privés à Shanghai, Pékin, Nanjing, Guangzhou et Wuhan en 2014-2017, initiées par l’artiste lui-même mais qui ont fait exploser sa cote sur le marché en Chine. « Maintenant, toutes les galeries veulent ce modèle », dit-elle.

Si les musées que nous avons contactés ont refusé de commenter, les représentants des galeries commerciales affirment que leur soutien aux musées chinois relève du bénéfice mutuel. « Ces collaborations sont importantes pour établir des collaborations culturelles croisées entre l’Ouest et l’Est », déclare Wendy Xu, directrice de White Cube à Hongkong. La galerie a porté des expositions d’œuvres d’Antony Gormley, de Beatriz Milhazes et de Sarah Morris dans des musées chinois, et Wendy Xu souligne qu’elle a également facilité l’organisation d’expositions d’artistes chinois comme He Xiangyu, Liu Wei et Zhou Li à la galerie White Cube à Londres.

« Les expositions muséales auxquelles nous avons participé concernent des premiers projets en Chine d’artistes internationaux majeurs, des présentations ciblées de corpus d’œuvres spécifiques et des rétrospectives, ainsi que des projets marquants pour certains des artistes les plus importants représentés en Chine par notre galerie », explique un porte-parole de Pace, enseigne qui a disposé d’un espace à Pékin de 2008 à 2019, avant de se concentrer sur Hongkong et Séoul. Pace a apporté sa contribution aux expositions au Long Museum de Shanghai de James Turrell, Loie Hollowell et Mary Corse, mais aussi à celles de ses artistes chinois, notamment Song Dong, Sui Jianguo, Li Songsong et Zhang Xiaogang, ailleurs sur le continent.

LES GALERIES COMMERCIALES AFFIRMENT QUE LEUR SOUTIEN AUX MUSÉES CHINOIS RELÈVE DU BÉNÉFICE MUTUEL

David Tung Daozi, directeur de la Lisson Gallery pour la Chine depuis 2016, dément que ces projets fassent l’objet de transactions. « Je ne vois pas de quiproquo. Il s’agit plutôt de développer conjointement du contenu », affirme-t-il. Mais le soutien des galeries aux musées ne comprend-il pas une participation financière ? « Il n’y a pas de contribution type. Les galeries aiment organiser des dîners, financer des catalogues c’est partout pareil », répond-il. Le directeur se garde bien de commenter les rumeurs selon lesquelles certains musées chinois fonctionnent sur la base d’une location ou d’un paiement à l’acte, exigent des dons d’œuvres ou ne présentent que les artistes des galeries qui participent à leurs levées de fonds. « Nous nous tenons à l’écart des musées qui n’ont pas un objectif et un programme clairs… Nous ne travaillons qu’avec des institutions ayant une approche similaire à celle de leurs homologues internationaux. C’est dans notre propre intérêt d’éviter les situations floues », assure-t-il au contraire.

Certaines institutions feraient payer aux galeries des frais de location de l’ordre de 400 000 dollars (357 000 euros) par exposition. Un conseiller artistique anonyme, qui a contribué à de nombreuses expositions collectives, affirme ne pas être certain de la fréquence ou du montant réel des sommes payées par les galeries. Et d’ajouter : « Je suppose que les musées sérieux tiennent d’abord compte du travail des artistes. Il faut que [leur qualité] réponde aux critères de base des institutions ». Les marchands n’utilisent-ils pas les expositions institutionnelles pour déclencher des ventes ? Selon lui, « les musées sérieux ne le permettront pas. Les mauvais peuvent le faire, qu’il s’agisse d’un artiste occidental soutenu par une grande galerie occidentale ou d’un artiste local soutenu par une galerie locale ».

LES MUSÉES FONT APPEL À DES COMMISSAIRES INVITÉS TRÈS EN VUE

Souvent, les musées font appel à des commissaires invités très en vue qui ne fourniront guère plus qu’« un nom dans un article ou un thème [pour une exposition] », explique David Tung Daozi. Il concède que « l’équipe des conservateurs reçoit un soutien disproportionné de la part des galeries » en Chine, mais affirme qu’il n’existe pas un seul modèle pour de telles collaborations au contenu des expositions. « Chaque musée fonctionne de manière différente. Les galeries ont pour mission d’évaluer [les ressources] avant de conseiller les artistes. Beaucoup de galeries ne le font pas à l’avance. Il faut ensuite négocier dans un second temps pour s’assurer que ce qui doit être fait le sera », poursuit-il.

La dépendance des musées à l’égard des galeries a conduit à l’organisation d’expositions mettant en avant le plus commercial de l’art contemporain, bien que l’on constate une légère amélioration de la diversité au cours des dernières années – avec davantage d’expositions personnelles de femmes artistes, par exemple. « Pour l’instant, les musées chinois s’intéressent davantage aux artistes internationaux établis, explique Fiona Römer, directrice principale de Hauser & Wirth, qui dirige les activités de l’enseigne en Asie. Mais nous voyons de façon claire cette tendance évoluer avec le temps, en particulier dans les villes la scène artistique est bien établie et florissante, comme Shanghai, avec des institutions et des galeries locales fortes qui montrent davantage d’artistes émergents. »

La surreprésentation actuelle de l’establishment occidental, blanc et masculin, est en partie due au fait qu’« il y a encore beaucoup [de chapitres] de l’histoire de l’art à faire découvrir à la Chine, explique-t-elle. Ce qui est amusant, c’est que [tout ceci] est encore assez nouveau ici ». L’évolution récente vers des expositions plus inclusives est la conséquence du « spectre plus large » des institutions artistiques du pays aujourd’hui, analyse-t-elle. « Il y avait autrefois trois lieux d’exposition il y en a trente aujourd’hui », souligne-t-elle. En effet, si les expositions soutenues par des galeries étaient une nouveauté dans les musées chinois voici cinq ans à peine, les choses pourraient à nouveau changer tout aussi rapidement.