Analyse
Perspectives

Art brut : une longue reconnaissance

Longtemps boudé, voire méprisé par les institutions, l’art brut entre enfin par la grande porte dans les musées français, comme l’atteste avec éclat la donation de Bruno Decharme au Centre Pompidou, à Paris.

Le 23 juin 2021, le collectionneur français Bruno Decharme était aux anges, les yeux brillants comme ceux d’un enfant qui aurait franchi le seuil d’une confiserie. Ces artistes des marges qu’il couve depuis des décennies (Aloïse Corbaz, Adolf Wölfli, Augustin Lesage, Henry Darger, Jeanne Tripier, Judith Scott…), et que Jean Dubuffet regroupa dès 1945 dans cette nébuleuse aux contours fluctuants baptisée « art brut », sont à présent exposés sur les cimaises du Centre Pompidou, non loin de Joan Miró, Paul Klee ou Vassily Kandinsky. Une véritable révolution si l’on se rappelle la faible considération dont jouissaient il y a encore peu ces peintres et sculpteurs de l’ombre dont les œuvres singulières, exemptes de toute culture académique, tordaient le cou à l’ensemble des canons et mécanismes de création édictés par l’histoire de l’art traditionnelle.

Bruno Decharme dans la nouvelle salle consacrée à sa donation. © D.R.

« l’une de mes plus grandes satisfactions est la création d’un pôle de recherche, dirigé par Barbara Safarova, exclusivement consacré à l’art brut. il n’en existe dans aucun autre musée du monde. »

Visionnaires des ailleurs

« J’ai découvert la Collection de l’art brut de Dubuffet à Lausanne dans les années 1975-1976. Tout ce qui était intellectuellement latent en moi a soudainement pris chair », se souvient ainsi l’ancien étudiant en philosophie qui fréquentait les cours de Gilles Deleuze, avant de se frotter au 7e art en devenant l’assistant de Jacques Tati. Mais, à l’époque, rares étaient ceux qui s’intéressaient aux chemins de traverse empruntés par la création.

« L’art brut est longtemps resté dans un angle mort. Lorsque j’ai découvert l’œuvre d’Adolf Wölfli il y a une trentaine d’années, j’ai été frappé par ce scandale absolu : son nom était totalement absent des encyclopédies. Lorsque l’on ouvre encore certaines sommes sur l’art du XXe siècle, pas une seule ligne n’est consacrée à l’art brut ! La prise en compte de ce champ fécond de la création n’a pas été le fait des bureaucrates de la culture, mais bien plutôt celui des visionnaires », déplore ainsi Christian Berst, dont la galerie, située à un vol d’oiseau du Centre Pompidou, est considérée comme la référence pour l’art brut contemporain. Un désamour que l’on peut certes expliquer en partie par l’attitude dogmatique de Jean Dubuffet, qui n’encourageait guère les vocations et méprisait les élites. « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui. Il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime, c’est l’incognito », était-il ainsi écrit sur le carton d’invitation de l’exposition qu’il organisa en 1961 à la galerie Beyeler, à Bâle.

Certes, avant même Dubuffet, certains intellectuels et artistes surent regarder les Ailleurs géographiques comme les Ailleurs de l’intime, tel Paul Klee montrant à ses élèves du Bauhaus les magnifiques planches de l’ouvrage Expressions de la folie, publié en 1922 par le psychiatre et historien d’art allemand Hans Prinzhorn; ou bien encore Paul Éluard composant en 1943 son recueil de poèmes dans l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Et comment ne pas rappeler le rôle tutélaire d’André Breton qui dynamita avec férocité les grilles de lecture traditionnelles et collectionna avec la même boulimie « ogresque » les masques de Colombie britannique, les poupées Kachinas des Indiens Zuni, comme les lettres autographes du peintre épistolier Gaston Chaissac…

Adolf Wölfli, Sans titre, 1916, mine de plomb et crayon de couleur sur papier, recto verso, inscriptions au dos. © Centre Pompidou Photo César Decharme

Francs-tireurs de la pensée

On ne peut dès lors que s’étonner de cette « léthargie du regard » qui allait s’emparer de la plupart des institutions muséales et universitaires françaises, condamnant aux oubliettes les fulgurances poétiques de l’art brut pour de longues décennies. L’exposition qui se tint en 1967 au musée des Arts décoratifs à l’initiative de François Mathey, son directeur, fut, à bien des égards, une magnifique exception. « Jean-Hubert Martin ou Annette Messager m’ont confié combien cet événement a exercé chez eux une immense fascination. Ce fut, selon leurs propres mots, un ravissement total, un saisissement profond », se souvient Christian Berst. Le départ de la collection d’art brut de Jean Dubuffet à Lausanne fut alors vécu par nombre d’artistes et collectionneurs comme un gâchis monumental, un rendez-vous manqué.

On ne peut s’empêcher d’esquisser un rapprochement avec le mépris dans lequel furent enfermés ces arts d’Afrique et d’Océanie que l’on affubla des épithètes plus ou moins condescendantes de « sauvages » ou « primitifs ». Près d’un siècle sépare en effet la supplique du poète Guillaume Apollinaire et du critique d’art Félix Fénéon, appelant de leurs vœux leur entrée au Louvre… et leur présentation au pavillon des Sessions de ce même musée, en avril 2000, dans un climat, rappelons-le, de grande hostilité.

Pascal-Désir Maisonneuve, Sans titre, entre 1927 et 1928, coquillages collés. © Centre Pompidou. Photo César Decharme

Le rôle de certains francs-tireurs de la pensée semble avoir été primordial dans les deux cas. De même que des marchands comme Paul Guillaume ou Charles Ratton contribuèrent ardemment, à l’aube du XXe siècle, à la reconnaissance des arts d’Afrique et d’Océanie, le galeriste Christian Berst comme le collectionneur Antoine de Galbert ont dessillé les regards, dessiné des lignes de fuite. Ainsi, Bruno Decharme ne minimise pas le rôle fondamental qu’a joué le fondateur de La Maison rouge dans sa décision de proposer sa donation à Bernard Blistène, le directeur du musée national d’Art moderne. « Cela s’est fait en un après-midi. Toutes les planètes semblaient alignées ! », résume avec une fierté non dissimulée Bruno Decharme, trop heureux de réparer, par ce geste généreux, le traumatisme généré par le départ de la collection de Dubuffet à Lausanne. « Donner me donne des ailes ! Je n’aurais pas pu imaginer que cette collection soit dispersée après ma mort. J’ai été approché par de grands musées américains le Museum of Modern Art et le Metropolitan Museum of Art [tous deux à NewYork], mais je suis heureux et fier de faire cette donation à la France. L’art brut est une histoire récente. L’enjeu de cette donation est de présenter l’excellence afin d’offrir un outil de travail aux générations futures. L’une de mes plus grandes satisfactions est la création de ce pôle de recherche, dirigé par Barbara Safarova [présidente de l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), à Paris, qui rassemble la collection de Bruno Decharme et contribue à la recherche sur l’art brut], exclusivement consacré à l’art brut. Il n’en existe dans aucun autre musée du monde », se félicite ainsi Bruno Decharme.

« Le musée doit rester un haut lieu de la curiosité. C’est une sorte d’agora, une forme de maïeutique. Le Centre Pompidou a révolutionné cette notion. Pour ma part, j’ai toujours rêvé d’un musée les artistes et les collectionneurs reviendraient pour voir ce qu’ils avaient créé ou offert. Bruno Decharme est ici chez lui », conclut, d’un large sourire, Bernard Blistène.

La donation en quelques chiffres : 981 œuvres, 242 artistes; Une salle permanente de 50m2, dont le contenu fera l’objet de rotations tous les six mois, au niveau 5 du Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris.