Analyse
Perspectives

Amélie-Margot Chevalier : Réinventer les frontières de la tapisserie

Et si la tapisserie avait de beaux jours devant elle ? C’est la conviction de cette spécialiste qui défend les artistes anciens, modernes et contemporains, « pour montrer que c’est un art plus riche et vivant que jamais».

Une succession de coïncidences. Après s’être imaginé archéologue durant ses études d’histoire de l’art à l’université Paris1, Amélie-Margot Chevalier pense avoir trouvé sa vocation : les objets africains dans la photographie. À cette fin, elle s’oriente vers la philosophie de l’art, où elle présume décrocher les clés nécessaires à l’appréhension de son sujet. Puis, il y a cette boîte ouverte par hasard par son père à la galerie familiale, quai Voltaire à Paris, alors qu’elle se posait mille questions sur son orientation. Elle y découvre, médusée, une « collection plaisir » de textiles péruviens précolombiens amassés par Dominique Chevalier et Nicole de Pazzis-Chevalier.

Amélie-Margot Chevalier. © Vincent Thibert

Les tissus précolombiens sinon rien

« Face à ces motifs d’une étonnante modernité, face à cet art drôle et dramatique », elle songe aux formes du jeu vidéo Space Invaders. « Sans trop réfléchir ou, justement, pour prendre le temps de réfléchir, je me suis jetée à corps perdu là-dedans. Dans la foulée, je débarque à Londres, le directeur du Textile Museum de Washington donnait une conférence, pour lui quémander un stage de trois mois. J’avais des questions, je venais chercher des réponses pour sonder mon enthousiasme. À l’issue des deux premières semaines, je savais que je ne m’ennuierais jamais dans le domaine du textile. Je suis finalement restée six mois à Washington », raconte-t-elle. De retour à Paris avec une seule idée en tête – organiser sa première exposition de textiles péruviens précolombiens –, cette arrière-petite-fille, petite-fille et fille de spécialistes de la tapisserie ancienne profite de la liberté que lui procure au sein de la maison Chevalier cette niche bien à elle, tout en jouissant de la bienveillance et du soutien logistique et financier de ses parents – qui lui laissent carte blanche. Elle déniche en ventes publiques de quoi enrichir le contenu de la « collection plaisir », visite les ateliers de lissiers et de restaurateurs pour se faire un œil, et signe en 2007 son premier catalogue : « Comment ne pas être fasciné par ces textiles, fragments de chaînes et de trames d’une histoire, celle d’une humanité de tradition animiste et chamanique qui tissait pour se vêtir et pour honorer ses dieux ? »

« Aujourd’hui encore, j’éprouve la même fascination pour ces teinturiers hors pair dont les couleurs demeurent intactes, ces lissiers dont les techniques échappent à nos savoirs. Esthétiquement, même s’il s’agit de fragments, c’est absolument tout ce que j’aime. » L’exposition est à la fois un succès et un coup de massue pour la jeune femme qui, pour se prémunir d’éventuels problèmes de provenance, avait choisi de ne présenter que des pièces acquises aux enchères. Face au bataillon d’avocats du Cleveland Museum of Art qui lui demandent de justifier l’historique d’un Pagne à motif de plumes stylisées chimúinca – coup de chance, elle découvre une description précise de l’objet dans le catalogue d’une exposition des années 1930 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris –, elle ne vacille pas. Mais, après l’arrivée impromptue à la galerie des services de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC), enquêtant à la suite d’un dépôt de plainte de l’ambassade du Pérou, elle se demande si chaque vente lui causera de telles sueurs froides – d’autant que les collectionneurs en ce domaine ne sont pas légion.

Un regard d’antiquaire sur l’art du XXe siècle

Coïncidence encore, Amélie-Margot Chevalier a une nouvelle révélation en ouvrant une autre boîte, celle d’artistes français des première, deuxième et troisième générations du XXe siècle, dont ses parents n’avaient que deux ou trois œuvres lorsqu’elle avait franchi le pas de la galerie. « Acheter essentiellement auprès de particuliers des pièces inédites me permettait de ne pas jouer des coudes en ventes publiques. J’ai commis des erreurs, certes, mais je n’ai recherché que des œuvres qui sortaient du lot et me plaisaient. » Au diable les pièces d’Alexander Calder ou les mappemondes d’Alighiero Boetti réalisées en Afghanistan par de petites mains, et place à la tapisserie et au savoir-faire français. Admiratrice convaincue du travail de Jean Lurçat, elle fait la part belle à ses œuvres « d’après des cartons sélectionnés avec soin pour leur originalité, leur rareté, leur provenance », qu’elle place année après année chez des collectionneurs français, brésiliens, américains et russes, puis au Museum of Fine Arts de Boston en 2017. Dans son panthéon, Mathieu Matégot et Pierre Daquin ne sont pas en reste.

« Aujourd’hui encore, j’éprouve la même fascination pour ces teinturiers hors pair dont les couleurs demeurent intactes, ces lissiers dont les techniques échappent à nos savoirs. »

En dix ans, la jeune femme gagne ses galons. Suffisamment pour permettre à Dominique Chevalier et Nicole de Pazzis-Chevalier de vendre, en 2018, le 17, quai Voltaire et d’établir leur documentation à la campagne, tandis que leurs filles Céline Letessier et Amélie-Margot s’installent au 25, rue de Bourgogne – façon d’acter un passage de témoins et de statut. Si l’aînée a une prédilection pour l’accompagnement des restaurateurs, les relations avec les architectes d’intérieur et l’édition de tapis Parsua (lancée par Dominique Chevalier en 2001), la cadette a plusieurs cordes à son arc. Elle ne tourne certainement pas le dos à la tapisserie ancienne, qui fait partie intégrante de son ADN. Récemment, le petit monde de l’histoire de l’art a beaucoup parlé des Chasses de Maximilien, découvertes par ses parents en 1995, réattribuées à la Manufacture des Gobelins et, surtout, identifiées comme telles dans l’inventaire après décès de Jean-Baptiste Colbert. Melinda et Bill Gates avaient eu le coup de foudre et, quand ils décident de s’en séparer vingt ans plus tard, ils ne font pas appel à une maison de ventes anglo-saxonne, mais reviennent vers les Chevalier, qui rachètent les tentures et les vendent au Louvre Abu Dhabi.

Amélie-Margot Chevalier s’est aussi fait un nom en devenant galeriste, même si elle en réfute encore le titre. N’ayant que faire du qu’en-dira-t-on, elle évoque avec franchise la misogynie du marché de l’art, que beaucoup nient en citant à l’envi le nom de femmes qui réussissent. À plus forte raison dans les métiers qui ont trait au textile, cette misogynie guette. Pour déconstruire ces a priori, un peu par provocation, un peu par militantisme, Amélie-Margot Chevalier a commencé par soutenir des hommes, plutôt que de se battre coûte que coûte pour essayer de décrocher une œuvre d’Olga de Amaral ou de Sheila Hicks. L’un de ses artistes favoris est Mathieu Ducournau, dont une œuvre est présentée à partir du 19 novembre dans « Un printemps incertain » au musée des Arts décoratifs, à Paris. « Chez Ducournau, tel un suaire contemporain, le motif migre, se détache… Que ce fil soit malmené par sa machine à coudre ou qu’il virevolte librement jusqu’à la toile, tel un dripping, le fil est conducteur, le révélateur d’une ligne, d’un regard, d’un sourire… » Même sensibilité face au travail de Daniel Riberzani, qui « pense et peint “tapisserie” avant de confier le soin de la transcription tissée à des mains expertes à Aubusson ». C’est d’ailleurs Daniel Riberzani qui, en 2010, a embarqué Amélie-Margot Chevalier en road trip à Aubusson et Limoges, pour lui faire découvrir les coulisses des ateliers de tissage. Cet automne, elle propose rue de Bourgogne un dialogue entre Françoise Paressant et lui. En 2011, la peintre l’a contactée à propos d’une tapisserie de Dom Robert, Magnificat, depuis entrée dans les collections du musée Dom Robert, à Sorèze (Tarn). En découvrant ses tapisseries, le sang d’Amélie-Margot Chevalier ne fait qu’un tour.

« Je n’ai recherché que des œuvres qui sortaient du lot et me plaisaient. »

« Nous recherchons cette émotion qui passe par le contact avec l’œuvre, et la tapisserie permet cette vibration. En défendant des artistes d’aujourd’hui, j’ai l’impression de montrer que cet art est aussi foisonnant qu’il l’était hier. » Pour cette spécialiste, aucun doute, le retour à la tapisserie est bien amorcé : « Si nous travaillons majoritairement avec des art advisors et des décorateurs, je vois rue de Bourgogne des profils d’amateurs que je ne voyais pas il y a cinq ans, que ce soit face à une tapisserie ancienne, moderne ou contemporaine. »