Courtesy de l’artiste

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Photographie algérienne : nouvelle génération

Révélés en mai 2016, en marge d’un festival de photographie les ayant désespérés par son amateurisme, les membres du Collectif 220 sont déterminés à conquérir un public international.

Depuis ce jour de mai 2016 où trois des membres fondateurs du Collectif 220 se sont retrouvés dans la chambre 220 de l’hôtel Albert Ier d’Alger, le constat reste sans appel. La photographie n’est toujours pas considérée comme un médium artistique en Algérie. Si elle «a toujours été ancrée dans le milieu algérien, notamment familial», précise l’un des membres du collectif, Houari Bouchenak, il n’existe toujours pas de critique digne de ce nom, ni de directeur de la photographie dans les grands journaux. Rares sont les galeries à en exposer, inexistants sont les magazines lui étant dédiés. « Il manque notamment un musée d’art contemporain susceptible de s’y intéresser », ajoute Abdo Shanan. L’exposition « Iqbal/Arrivés », curatée par Bruno Boudjelal et présentée en 2017 au musée d’Art moderne et contemporain d’Alger avant de rejoindre les cimaises de la Cité internationale des arts de Paris, lors de la deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain, fait, il est vrai, figure d’exception. Certes, la photographie est omniprésente dans la vie quotidienne, notamment dans les espaces publics, mais elle est à mille lieues de rendre compte de l’Algérie d’aujourd’hui : « Les gens préfèrent cadrer une partie et décadrer tout ce qui nous ressemble », ajoute Youcef Krache, l’un des membres fondateurs.

Une image contemporaine de l'Algérie

Youcef Krache, série El Houma (work in progress), cité Climat de France, Alger, 2016. Courtesy de l’artiste

Le Collectif 220 est aujourd’hui composé de cinq membres : Youcef Krache, Abdo Shanan, Houari Bouchenak, Fethi Sahraoui et Ramzy Bensaadi, qui a rejoint le groupe au printemps 2018. «Je n’ai pas fait partie de l’aventure depuis le début, précise ce dernier, parce que je ne voulais pas m’engager dans un projet sans en connaître la cadence de production, les rencontres, les déplacements, le travail.» À l’image de tout collectif, celui-ci a vocation à s’élargir. Houari Bouchenak n’hésite pas à comparer leur projet à celui de l’agence Magnum dont la lutte initiale pour les droits d’auteur reste encore le fer de lance du groupe. Mais c’est peut-être leur fonctionnement démocratique et collégial qui frappe par sa maturité, à l’heure où brille sous d’autres cieux une logique foncièrement individualiste. Intégrer le groupe exige de signer une charte interne régissant les modalités d’exposition et de diffusion. Le tirage au sort et le vote font partie de leur culture. En un peu plus de deux ans, le groupe a exposé à l’étranger, de Berlin à Paris, en passant par Barcelone, Dakar, Bamako ou Casablanca. Mais leur première exposition vraiment collective, ils la doivent à la curatrice Jeanne Mercier, cofondatrice de la plate-forme photographique Afrique in visu, qui les a invités en juin dernier à participer au premier Festival international de photographies et d’arts visuels de Kerkennah, en Tunisie. Centrée autour de la question de l’imaginaire de l’île, la manifestation, à laquelle étaient aussi conviés les anciens membres du collectif Sonia Merabet et Yassine Belahsene, a permis de confronter des séries créées le plus souvent pour l’occasion aux dystopies de Nicolas Moulin. Qu’il s’agisse d’évoquer, dans la série 20 cents de Youcef Krache, les combats de moutons se déroulant en périphérie des grandes villes, l’isolement d’un cousin autiste, dans la série de Fethi Sahraoui B as Bouchentouf, ou, dans le projet Silence de Houari Bouchenak, le combat d’une mère et de sa fille pour perpétuer l’héritage familial d’un père mort pendant la décennie noire, tous ont eu à cœur de répondre métaphoriquement à la contrainte de départ. La force du groupe réside dans la puissance «de visions personnelles qui peuvent aussi bien dialoguer que s’affronter entre elles», assure Jeanne Mercier.

La Passion de documenter

Ramzy Bensaadi, série Jour de visite, région de Relizane, 2016. Courtesy de l’artiste

La question des territoires leur est chère. « Nous sommes tous reliés par l’idée de créer une image contemporaine de l’Algérie», explique Abdo Shanan, dont la trajectoire personnelle est atypique. Né d’une mère algérienne et d’un père soudanais, le photographe, depuis un séjour en Libye, s’intéresse à la problématique des identités, en lien notamment avec la question des migrations. Youcef Krache, Ramzy Bensaadi et Fethi Sahraoui explorent, de leur côté, les territoires urbains ou ruraux d’une Algérie bien éloignée des clichés orientalisants. Chez le premier, les architectures urbaines donnent l’image de territoires littéralement laissés à l’abandon. Les deux autres s’intéressent davantage aux rituels ruraux n’ayant pas droit de cité dans l’iconographie officielle. Le choix assumé du noir et blanc, prépondérant dans leur travail, les rattache à une tradition documentaire dont ils se revendiquent en partie, dans la lignée d’une Dorothea Lange ou d’un Walker Evans. Ils ont la vie devant eux et des projets plein la tête. Pour l’heure, Youcef Krache fourbit ses armes sur les plateaux de tournage et se prépare à donner naissance à une maison d’édition, La Chambre claire. Tous ont en tête de réaliser dans les mois qui viennent un road trip afin de donner à voir les différents visages de leur pays. La publication de livres et l’organisation d’un festival devraient bientôt voir le jour.

Pour plus d’informations : collective220.net